dimanche 10 mars 2024

Qui a tué Marc-Antoine ?


10 mars 1762 - Exécution de Jean Calas.


L'affaire Calas : un innocent, implorant justice, condamné sans preuves, un procès instruit au mépris des lois, et le plus mystérieux : personne n'a jamais su qui avait tué Marc-Antoine Calas.

Jean Calas condamné au supplice de la roue
sur l'actuelle place Saint-Georges à Toulouse.

Ça s'est passé il y a deux cent soixante-deux ans.

Sur les registres de police du 13 d'octobre 1761, c'est la découverte d'un cadavre, qui retient l'attention. Ce soir-là, à 22 heures, le jeune Marc-Antoine Calas, 28 ans, est découvert mort "pendu ou étranglé ", dans le magasin de ses parents, marchands d'indiennes au 16 de la rue des Filatiers, au cœur de la ville.

Nous sommes à Toulouse, le capitoul du quartier, David de Beaudrigue, est chargé de l'affaire. Pour ce catholique fervent, la solution de l'énigme est toute trouvée. Marc-Antoine était désireux de se convertir au catholicisme et le coupable est tout désigné : "C'est le père qui a fait le coup !" Ce huguenot, d'autant plus farouche qu'ils sont de plus en plus minoritaires à Toulouse, n'a pas supporté ce projet de conversion et a donc assassiné son propre fils.

Il faut noter que l’édit de Nantes de 1598 est révoqué. L'édit de tolérance reconnaissant la liberté de culte aux protestants, n’est plus. Louis XIV l’a révoqué le 18 octobre 1685 et que depuis les dragonnades se multiplient pour convertir de force les protestants. Bien que les conséquences de cette politique se révéleront négatives pour le royaume, tant sur le plan économique que sur le plan diplomatique, Louis XV décide de la pérenniser.

Bien que ne reposant sur aucune preuve, l'affirmation du capitoul apparaît comme particulièrement séduisante en cette période de reconquête des âmes par les catholiques. Elle est immédiatement acceptée. Singulièrement par ce parlement ultra-papiste, réputé les comme "le plus aristocratique et réactionnaire de France". Mais aussi par la population toulousaine (50 00 habitants) dont les chefs de file entretiennent savamment la peur et la haine des protestants aux cris de "calvinistes vendus à l'étranger".

C'est dans ce climat d'exaltation, d'exclusion et d'intolérance religieuse que va se dérouler l'instruction du procès. Et que, le 9 mars 1762, sera rendu un verdict sans surprise. le Parlement de Toulouse condamne Jean Calas à la peine de mort par 8 voix contre 5, pour avoir assassiné son fils Marc-Antoine. Il sera également soumis préalablement à la question ordinaire et extraordinaire afin qu’il avoue son crime puisque le dossier est vide. Le Parlement est sursis à statuer sur le cas des autres accusés, Gaubert Lavaysse, un ami des fils de la famille, présent sur les lieux le jour du crime et Jeanne Viguière, servante au service des Calas depuis plus de vingt cinq ans. Les juges attendent les aveux de Jean Calas.

Le 10 mars 1762 au matin, le capitoul David de Beaudrigue soumet le condamné à un dernier interrogatoire. Jean Calas exténué, ne variera pas et confirmera qu’il est innocent ainsi que son entourage. Il subit donc la question ordinaire puis extraordinaire sans rien avouer.
L’après-midi, il endure le supplice de la roue sur l'actuelle place Saint-Georges. L’arrêt du Parlement de Toulouse a prévu que le bourreau "lui rompra et brisera bras, jambes, cuisses et reins, ensuite l'exposera sur une roue qui sera dressée tout auprès du dit échafaud, la face tournée vers le ciel pour y vivre en peine et repentance des dits crimes et méfaits, (et servir d'exemple et donner de la terreur aux méchants) tout autant qu'il plaira à Dieu lui donner de la vie". Durant l’épreuve, Jean Calas est resté digne et ferme, "il ne jeta qu'un seul cri à chaque coup" et ne confessa rien au Père Bourges
Après deux heures passées sur la roue, le bourreau l'étrangle puis jette son corps dans un bûcher ardent. ses cendres sont dispersées au vent.
Le 17 mars, les juges décident de bannir Pierre Calas à perpétuité et d’acquitter Madame Calas, Lavaysse et la servante Jeanne Viguière.

Commence alors ce qui demeure dans l'histoire comme "l'affaire Calas". Les humanistes s'indignent, et à leur tête Voltaire qui se déclare bouleversé par le fanatisme qui a conduit Calas à la mort. Plus d'un siècle avant le "J'accuse" de Zola, il entame une véritable campagne d'opinion à l'échelle européenne et parvient à arracher la réhabilitation de Calas. Le 9 mars 1765, les magistrats de la Cour royale, à Versailles, rétablissent la veuve de Jean Calas dans ses droits, et réhabilitent la mémoire de son défunt époux devenu le symbole du combat des Lumières pour la tolérance et contre le fanatisme…

La seule arme de Voltaire aura été sa plume. Et sa raison. En 1763, il publie son "Traité de la tolérance", directement inspiré de l'affaire Calas.

Dans ce texte fondateur qui sera repris dans le souffle de 1789, l’auteur à succès de Candide jette les bases de la lutte contre l'obscurantisme et le fanatisme., deux dévoiements de l'esprit qu'il rassemble sous un mot "l'Infâme". Il fait un parallèle entre la mort de Socrate et de Jésus et lance la phrase capitale "Puissent les hommes se rappeler qu'ils sont tous frères."

L’affaire Calas n’eut aucune conséquence immédiate sur la législation antiprotestante. Ce fut en 1787 que Louis XVI se décida à signer l’édit de Versailles, édit de tolérance restituant aux protestants uniquement leur état civil. Deux ans plus tard, la Révolution est en marche et bouleverse l’ancien ordre : la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789 proclame, dans ses articles 10 et 11, la liberté de conscience et la liberté d’opinion.


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Sources : Article partiellement ou en totalité issu de Wikimédia, d'un article de la Dépêche, publié le 11/03/2012 ainsi que le site internet : https://www.justice.gouv.fr/actualites/actualite/laffaire-calas#proces
Pour les curieux : Voltaire, L'Affaire Calas et autres affaires, préface de Jacques Van den Heuvel Folio Folio classique
mais aussi : de Jack Thomas "1762. L'affaire Calas, religion et intolérance au siècle des Lumières" Editions Midi-Pyrénéennes.

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