mercredi 4 janvier 2023

Albert Camus (1913-1960)

 

4 janvier 1960 – Camus n’est plus !

Le 4 janvier 1960, le monde des lettres apprenait, consterné, la mort brutale dans un accident de la route de l'écrivain Albert Camus (46 ans) qui avait théorisé l'absurdité de la condition humaine et combattait aussi l'absurdité d'un conflit cruel qui ravageait sa terre natale, l'Algérie...

Albert Camus (1913-1960),
décédé le 4 janvier 1960, mais toujours actuel
Nous sommes le lundi 4 janvier 1960. Albert Camus rentre à Paris dans la voiture de Michel Gallimard, en compagnie de la femme et de la fille de ce dernier. Il vient de passer les fêtes de fin d'année en famille dans sa propriété de Lourmarin, dans le Vaucluse. Initialement, l'auteur de L'Étranger a prévu de rentrer en train, mais son éditeur lui propose d'effectuer le voyage dans sa voiture. Voyage qui leur sera fatal, à tous les deux.

Il est 14 h 15. La voiture de Michel Gallimard fait une brusque embardée sur la route à la hauteur de Villeblevin, dans le nord de l'Yonne. Le véhicule s'écrase contre un platane. L'écrivain, qui occupe le siège avant-droit, est tué sur le coup. Son corps est transporté à la mairie de Villeblevin avant d'être enterré, deux jours plus tard, à Lourmarin. Michel Gallimard, sa femme et sa fille, éjectés de la voiture, sont transportés à l'hôpital de Montereau, où l'éditeur décède cinq jours plus tard des suites de ses blessures. 

La piste d'un accident dû à la vitesse est privilégiée. Albert Camus et la famille Gallimard s'étaient arrêtés le midi à Sens, pour se restaurer, dans un l'hôtel-restaurant de la ville, et l'hypothèse de la somnolence semble peu plausible. À l'époque, les gendarmes retiennent l'éclatement du pneu arrière gauche de la voiture et une vitesse excessive (estimée à près de 150 km/h, ce qui est énorme pour l’époque !) comme explication. 

La mort du Prix Nobel de littérature 1957 provoque un choc dans le monde littéraire et bien au-delà. 

"C’est une des plus grandes pertes qui pouvait atteindre les lettres françaises en ce moment. Les lettres françaises mais il faudrait dire : la France. Toute une génération a pris conscience d’elle-même et de ses problèmes à travers Camus. Le prix Nobel avait été donné au jeune maître de la jeune élite européenne. Et c’est toute la jeunesse qui le pleure en ce moment". François Mauriac dans les colonnes de La Dépêche. 

On retrouve dans la voiture, après l'accident, au fond d’une sacoche, les feuillets d'un manuscrit qui deviendront le roman inachevé Le Premier Homme... ainsi qu'un billet de train. 

**** 

Albert Camus naît le 7 novembre 1913 dans un village à plus de 400 km d'Alger. Il est le fils de Lucien Camus, ouvrier agricole mort pendant la Grande Guerre, et de Catherine Sintes, jeune servante d'origine espagnole. Son éducation est confiée à sa mère et sa grand-mère. 

Camus fréquente l'école communale jusqu'en 1924. Cette période est marquée par l'influence de son instituteur de l'époque, Louis Germain qui le remarque pour ses dispositions exceptionnelles. 

En 1924, Albert rejoint le lycée Bugeaud à Alger, en khâgne. Boursier, il découvre la philosophie et s'inspire de son professeur et ami Jean Grenier. Après avoir obtenu son baccalauréat en 1930, Camus étudie la philosophie. Mais sa santé est très fragile, en raison d'une tuberculose qui l'oblige à de fréquentes cures de repos. Il doit renoncer à devenir professeur. 

En 1932, les premiers écrits de Camus sont publiés dans Sud. 

En 1934, à 21 ans, il entre au Parti communiste mais son engagement tourne court : il en veut à ses "camarades" de persister à soutenir le colonialisme (le Parti tournera casaque après la guerre) ! trois ans plus tard il rompt ses liens avec le parti communiste. 

Le jeune homme tâte du journalisme à L'Alger républicain et commence à écrire. 

Il épouse Simone Hié, dont il se sépare deux ans plus tard. 

L'année suivante, il crée le Théâtre du Travail. 

Quand arrive la guerre, en 1939, Albert Camus, réformé à cause de sa maladie, retourne chez sa mère où il termine une pièce de théâtre, Caligula. Il n'a que 27 ans, pas de relations, pas de diplôme mais déjà une vision très précise de son avenir, avec en projet un roman, L'étranger, et un essai philosophique sur l'absurdité de la condition humaine : Le mythe de Sisyphe

En 1940, il épouse Francine Faure et s'installe à Paris, où il travaille pour Paris-Soir. 
Francine Faure et Albert Camus en décembre 1940
Deux ans plus tard sont publiés L'Etranger et Le Mythe de Sisyphe. Les critiques applaudissent son œuvre, et la renommée d'Albert Camus grandit encore un peu plus. Il rencontre Jean-Paul Sartre, puis obtient un poste à Combat, qui est alors diffusé clandestinement. 

Pendant la guerre, Albert Camus se montre particulièrement engagé. Ses prises de position et ses articles lui confèrent le statut d'intellectuel majeur. Mais même après le conflit, il ne cessera pas de dénoncer certaines injustices, comme les actions de justice sommaire et les dérives en temps de paix. Il est même le seul intellectuel occidental de son époque à avoir dénoncé l'usage de la bombe atomique. 

En 1951 paraît un essai, L'homme révolté, qui explique sa vision de la lutte sociale et politique. Puis la guerre d'Algérie le déchire dans le plus profond de lui, il se retire silencieusement. 

La Chute est publiée en 1956 : cette œuvre exprime tout le scepticisme et la noirceur de son auteur. 

En 1957, Albert Camus obtient le Prix Nobel de littérature "pour l'ensemble d'une œuvre qui met en lumière, avec un sérieux pénétrant, les problèmes qui se posent de nos jours à la conscience des hommes". 

Le 4 janvier 1960 c’est l’accident. Il travaillait sur Le Premier Homme, roman autobiographique inachevé qui sera publié en 1994 par sa fille Catherine. 
4 janvier 1960, c'est l'accident !
Célèbre pour son écriture, mais aussi pour son engagement et son humanisme, l'écrivain n'a cessé de s'interroger sur la condition humaine, tout en se faisant entendre lorsqu'une cause le révoltait. 

Son œuvre touche à de nombreux genres littéraires, romans, essais, adaptations théâtrales, correspondances... On peut citer (entre autres) les quelques ouvrages suivants : L'Envers et l'Endroit (1937), essai, Le Mythe de Sisyphe (1942) essai sur l'absurde, L'Étranger (1942), roman, Caligula (pièce de théâtre), La Peste (1947), Les Justes (1949), L'Homme révolté (1951), La Chute (1956), Chroniques algériennes, Actuelles III, 1939-1958, Le Premier Homme... 

Sources : La Dépêche, L'Yonne républicaine, L’internaute.

_____________________________




samedi 31 décembre 2022

Quatrième bataille de Machecoul

 

31 décembre 1793 - Naudy contre Charette


Nous sommes en 1793, à Machecoul, en pleine guerre de Vendée. C’est la quatrième fois cette année que la ville est le théâtre de faits sanglants. Le 10 mars à l'entrée du bourg, la foule armée de fourches fait face aux gendarmes et aux gardes nationaux, c’est le «massacre». Le 22 avril ce sont les républicains (les bleus) qui s'emparent de la ville, et le 10 juin, les Vendéens reprennent possession de leur ville.
François Athanase de Charette de La Contrie
(1763-fusillé en 1796)
Huile sur toile de Paulin Guérin  (1819)
Musée de Chomet

Prélude
Le 31 décembre de cet an de grâce 1793, de retour de son expédition dans l'Anjou, Charrette (François Athanase Charrette de La Contrie, 1763-fusillé en 1796) se doute que les républicains ont profité de son absence pour planifier l'attaque de l'île de Noirmoutier. Il se porte d'abord au bourg de La Ferrière, où il envisage d'attaquer La Roche-sur-Yon, mais renonce. Il traverse alors la commune Le Poiré, puis déloge un bataillon en garnison au Pont-James, à Saint-Colombin, après un petit combat où les républicains ne perdent que trois ou quatre hommes. Le 31 décembre, Charette attaque Machecoul.
Carte de la Vendée (Bas Poitou et Pays de Retz)
Forces en présence
Au matin, la ville est encore occupée par la troupe de l'adjudant-général François Carpantier (1751-1813), mais celle-ci se porte sur Challans sur ordre du général suisse Jacques Dutruy (1762-1836).

Seuls 200 à 300 hommes du 3e bataillon de volontaires d'Ille-et-Vilaine commandés par le capitaine Naudy sont laissés à Machecoul.

L'estimation des forces vendéennes commandées par Charrette varie selon les sources. Le royaliste Urbain-René-Thomas Le Bouvier-Desmortiers (1739-1827 - homme de lettre, premier biographe de Charrette) donne 1100 hommes. L'historien Lionel Dumarcet évoque plutôt 6000 à 7000 combattants. Les mémoires anonymes d'un administrateur militaire font état de 8000 hommes. 

Déroulement
Peu sur leurs gardes, les républicains sont complètement écrasés. D'après l'administrateur militaire, les Vendéens lancent l'attaque à 4 heures de l'après-midi avec deux colonnes : l'une menée par Charrette au sud-est par la route de Legé, l'autre menée par Jean-Baptiste de Couëtus (1743-1796), bras droit de Charrette, et Hyacinthe Hervouët de La Robrie (1771-1832) au nord par la route de Nantes du côté de Saint-Même-le-Tenu. Les troupes de Charette surprennent les sentinelles, puis franchissent le pont près du château (Château de Gilles de Rais) et entrent à l'intérieur de la ville.
Le Château de Marchecoul,
gravure de Thomas Drake, vers 1850
Totalement surpris, les républicains prennent la fuite et se rallient hors de la ville, aux Moulins. Un nouveau combat s'engage mais les patriotes doivent céder au nombre. La colonne de Jean-Baptiste de Couëtus échoue à leur couper la retraite et les rescapés s'enfuient en direction du nord-ouest, vers Sainte-Pazanne et Bourgneuf-en-Retz. D'après Jean-Julien Savary, le général Michel Beaupuy (1755-1796) rallie une partie des fuyards en déroute. 

Pertes
Les pertes républicaines sont de 80 hommes selon l'administrateur militaire. Après avoir repris la ville le 2 janvier, l'adjudant-général François Carpantier fait état dans son rapport au général Jacques Dutruy, de plus de cent morts et d'un canon perdu pour le combat du 31 décembre. Urbain-René-Thomas Le Bouvier-Desmortiers donne quant à lui un bilan de 739 morts. Dans ses mémoires, l'officier vendéen Pierre-Suzanne Lucas de La Championnière (1769-1828) écrit que "Le surlendemain M. Charette attaqua Machecoul : il n'y était pas attendu et les républicains étaient peu sur leurs gardes. Un de leurs officiers disait à une femme de l'endroit : je désirerais bien voir Charette ; le voilà s'écria cette femme ; en effet, l'armée Vendéenne entrait dans Machecoul, sans qu'on s'aperçut de son arrivée. Néanmoins la résistance fut vigoureuse au dehors de la ville, mais il fallut céder au nombre ; l'ennemi abandonna une pièce de canon et s'étant jeté de droite et de gauche dans sa fuite, il fut massacré de toute part.".


_____________________________

Petite histoire : il existe une chanson écrite et composée par Paul Féval en 1853 à la gloire de François-Athanase Charette de La Contrie, général de l'Armée catholique et royale du Bas-Poitou et du Pays de Retz intitulée Monsieur de Charrette, également connue sous le nom de Prends ton fusil Grégoire.
_____________________________




vendredi 30 décembre 2022

Assassinat du "starets"*

 

29-30 décembre 1916 - Meurtre au Palais Ioussoupov, à Petrograd


Selon le calendrier grégorien, c'est dans la nuit du 29 au 30 décembre 1916, à Petrograd (Saint-Pétersbourg) que meurt Gregori Iefimovitch (44 ans), plus connu sous le nom de Raspoutine ("le débauché" en russe).

Il a été guérisseur, bête de sexe, gourou, conseiller occulte. Puis il a été assassiné.
Grégori Iefimovitch dit Raspoutine vers 1916.
" ...Cela se passe le vendredi 29 décembre (16 décembre dans le calendrier russe) 1916, vers dix heures du soir, dans le joli petit hôtel du prince Youssoupov. Cinq hommes et une femme sont réunis dans le salon du premier étage. Il y a là le maître de la maison, prince Youssoupov, le grand-duc Dimitri Pavlovitch, le député d'extrême droite Pourichkevitch, le frère du chevalier-garde Sergueï Soukhotine et la célèbre danseuse C…, maîtresse de l'un de ces personnages, arrivée le matin même de Moscou.

- Crois-tu qu'Il viendra? demande le grand-duc Dimitri au prince Youssoupov. 
- J'en suis à peu près certain. J'ai promis à l'infâme de lui faire passer une nuit d'orgie incomparable; il n'est pas homme à résister à cela. 
- Tant, mieux! s'exclame le député Pourichkevitch. Pour l'honneur de notre Tsar et pour l'avenir de notre sainte Russie, il faut que ce misérable disparaisse. 
- Si nous n'y mettions bon ordre, il nous jetterait bientôt dans les bras de l'Allemagne ou nous ferait tous exiler, l'Impératrice ne voit que par ses yeux, et le petit père le Tsar a si peu de volonté… 

L'hôtel du prince Youssoupov, entouré d'un grand jardin, s'étend de la Moskaïa à l'Offitzerskaïa. C'est dans la Moskaïa que donne l'entrée principale, mais il y a, sur l'Offitzerskaïa, un portail de sortie, plus particulièrement réservé aux visites secrètes et aux domestiques à côté d'un petit pavillon où la famille Youssoupov fait vendre le vin célèbre de ses grands vignobles de Crimée. C'est par ce dernier chemin que Raspoutine doit arriver. Il a insisté en effet pour que sa visite à Youssoupov passât inaperçue. Il se sait surveillé, en butte à toutes les critiques, héros des histoires les plus scandaleuses, et il ne veut pas prêter une fois de plus le flanc à la malignité de ses ennemis.
Le Prince Youssoupov et son épouse en 1921.
Onze heures du soir. Raspoutine est en retard. Les conjurés s'inquiètent. Dans le salon où ils se trouvent, l'obscurité est complète. Il ne faut pas, en effet, que le moine ait le moindre soupçon. S'il apercevait de la lumière à travers les rideaux des grandes fenêtres du premier, il se refuserait certainement à pénétrer dans l'hôtel, car c'est Youssoupov seul "et une dame qui ne doit arriver qu'à minuit" que Raspoutine doit venir voir dans le plus profond mystère. 

Onze heures vingt! Devant la porte de l'Offitzerskaïa, une automobile s'est arrêtée. Un homme en descend, vêtu d'une grande pelisse de renard bleu. Il sonne. Précipitamment, le prince Youssoupov descend ouvrir, car tout le domestique a reçu congé ce soir. 

- Entre et n'aie pas peur. Nous sommes seuls… 

Dans le vestibule, de l'hôtel, Raspoutine quitte ses galoches. (Il faut noter que nous sommes en plein mois de décembre et qu'une neige épaisse couvre le sol). 

- Où me conduis-tu? demande-t-il à son hôte. 
- Nous irons dans la salle à manger. C'est encore là où nous aurons le plus de chance d'être tranquille, répond le prince Youssoupov. Et puis, j'ai fait préparer quelques bonnes bouteilles de chez nous qui nous aideront à attendre la princesse. 

Pour accéder à la salle à manger qui se trouve au rez-de-chaussée, il faut descendre trois marches. Sur la table, deux bouteilles de vin rouge. L'une, décantée, renferme une forte dose de cyanure de potassium; la même aimable composition est entrée dans la confection des gâteaux secs, dorés et appétissants, que contient un plat d'argent. Le poison semble infaillible: il a été essayé, en effet, il y a deux heures à peine, sur le magnifique chien-loup de Pourichkevitch; la pauvre bête est tombée foudroyée et son cadavre est encore dans le jardin au pied d'un arbre. 

- Veux tu boire, beau moine? invite le prince Youssoupov dans un sourire, en tendant la bouteille décantée. 

Raspoutine a une courte hésitation, puis, négligemment:

- Non merci, répond-il, je n'ai vraiment pas soif. 

Les deux hommes se mettent à parler spiritisme, car c'est la marotte de Raspoutine que de se faire passer pour un homme surnaturel qui entretient avec les esprits commerce quotidien. Cependant, à force de converser, c'est Youssoupov qui commence à avoir soif. Il se saisit de l'une des bouteilles, l'inoffensive s'entend, se verse une rasade et, d'un trait, vide son verre. 

- Donne m'en tout de même un peu! dit alors Raspoutine. 

La conversation reprend. Le moine, qui a pris goût au vin, ne tarde pas à finir la bouteille. Entre temps, distraitement, il a goûté aux gâteaux secs et, les trouvant sans doute excellents, fait largement honneur à la pâtisserie Youssoupov. Mais il faut boire, avec les gâteaux secs. Dans le feu de l'entretien, Raspoutine oublie toute prudence et c'est lui-même qui, d'un geste décidé, prend la bouteille empoisonnée et se sert. 
Raspoutine continue à manger sans que le cyanure paraisse l'incommoder le-moins du monde! 

En face de lui, son hôte, pâle, haletant, le regarde. Pour celui qui a accumulé tant d'infamies, tant de crimes, l'heure de l'expiation a-t-elle enfin sonné?... Mais non! Raspoutine continue à manger sans que le cyanure paraisse l'incommoder le-moins du monde! Alors, Youssoupov est pris d'une violente terreur. Le mysticisme qui sommeille dans toute âme slave prend corps peu à peu. N'est-il pas vraiment surnaturel, celui qui peut impunément absorber le plus redoutable des poisons? Est-ce que Dieu, vraiment, te protégerait? Et, sur un prétexte quelconque, le prince laisse son hôte un instant et, quatre à quatre, monte l'escalier qui conduit au salon. 

- Il ne veut pas mourir! chuchote-t-il, angoissé. 
- Tu plaisantes, raille un des conjurés. Prends ce revolver et sache t'en servir; tu verras si Raspoutine se moque du plomb aussi impunément que du cyanure! 

Youssoupov a repris courage. Il saisit le revolver de la main gauche, le dissimule derrière son dos, redescend, ouvre de la main droite la porte de la salle à manger et aperçoit, le moine qui, très agité, le visage couvert de transpiration, va et vient dans la pièce en poussant des grognements sinistres et en émettant des hoquets formidables. 

- Qu'as-tu donc? 
- Je me sens très mal, répond Raspoutine, le sourcil froncé. Ton vin est agréable à boire, mais il punit ma gourmandise. 
- Ne t'inquiète pas. C'est un malaise passager. N'y pense plus et viens plutôt regarder ce magnifique objet d'art, qui te plaira. 

Ce disant, de sa main droite restée libre, Youssoupov montre, un admirable christ d'ivoire sur une console. Raspoutine s'approche. Le rustre affecte de s'y connaître en belles choses. Il a chez lui de splendides icones, dons de grandes dames, ses amies. Les deux hommes, côte à côte, examinent le chef-d'œuvre. Cependant, le prince, tout en se penchant, a pu faire passer son revolver de la main gauche dans la main droite, puis, sans attirer l'attention de Raspoutine, dirige l'arme en plein contre le cœur du "corrompu". Il tire deux fois. Raspoutine s'abat comme une masse. Le meurtrier le tâte, constate qu'il ne porte sur lui aucune arme et court retrouver ses amis. 

- Cette fois, il est bien mort 

On le félicite, on se félicite. Le grand-duc Dimitri offre d'aller chez lui - il habite tout près de là- chercher son automobile. Elle emportera le cadavre vers la Neva, où les conjurés sont convenus de le précipiter.
Dimitri Pavlovich vers 1910.
Dimitri est parti. Sur le palier du premier étage, Youssoupov, Pourichkevitch, le frère du chevalier-garde Sergueï Soukhotine et la danseuse G… se réjouissent sans remords, fiers de cette libération qui va régénérer la Russie, lorsque, brusquement, un pas lourd retentit au rez-de-chaussée. 

- On marche en bas! s'écrie Pourichkevitch. 

Un spectacle horrible s'offre à ses yeux: couvert de sang, d'une pâleur cadavérique, le moine a gravi les trois marches.
 
Il se penche sur la rampe. Là, dans le vestibule du rez-de-chaussée, un spectacle horrible s'offre à ses yeux: couvert de sang, d'une pâleur cadavérique, le moine a gravi les trois marches, enfonce péniblement les pieds dans ses galoches, s'agrippe à la porte d'entrée, réussit à l'ouvrir et sort dans le jardin.

Pourichkevitch a gardé tout son sang-froid. Tirant son revolver, il se lance à la poursuite de la victime récalcitrante, cependant que Youssoupov décroche à une panoplie une formidable massue. 
Raspoutine se hâte, autant que ses forces le lui permettent, vers le portail qui donne sur l'Offitzerskaïa. Des gouttes de sang, sur la neige du jardin, marquent son passage. Il va atteindre la grille, il l'atteint. À ce moment, trois balles du revolver de Pourichkevitch l'étendent à nouveau sur le sol, et la massue de Youssoupov lui martèle horriblement le crâne. Le front se tuméfie; un œil a sauté de l'orbite. Cette fois, c'est bien la fin.
Vladimir Pourchkevich vers 1920.
Mais des policiers - le moine ne les avait-il pas lui-même prévenus et invités à demeurer proches? - ont entendu les derniers coups de feu. Ils se présentent à la grille, exigent qu'on leur ouvre. Ils aperçoivent le cadavre, et reculent, épouvantés, en reconnaissant Raspoutine.

- Cet homme a été tué par moi, leur déclare Pourichkevitch, d'une voix calme. Ce n'est pas un crime que j'ai commis, c'est un châtiment que j'ai infligé à un ennemi de la patrie. Voici ma carte, je suis membre de la Douma.

Les policiers se retirent précipitamment, soit qu'ils aient hâte d'aller faire leur rapport à leurs supérieurs, soit que la qualité des meurtriers leur inspire une certaine prudence, soit aussi que les affole l'identité de la victime.

Cinq minutes s'écoulent. Le grand-duc Dimitri Pavlovitch revient. Son automobile est conduite par le docteur Stanislas Stanislawovitch Lazovert ami personnel de Pourichkevitch, qu'il a trouvé précisément chez lui et qui a accepté avec joie sa place dans la conjuration.

Le grand-duc a amené également une de ses ordonnances, le soldat Ivan F… , qui lui est aveuglément dévoué.

On hisse le cadavre dans la voiture où tout le monde prend place. Il est deux heures du matin. Les passants vont croire à quelque promenade de joyeux noctambules. À toute allure, le chauffeur-médecin se dirige vers le pont Potrowsky. Là, entre la deuxième et la troisième arche, on s'arrête. Le corps de Raspoutine est tiré de la voiture par le docteur Stanislas Lazovert. et le soldat Ivan F… l'un le tenant par les jambes et l'autre par les épaules. D'un effort, les deux hommes soulèvent Raspoutine, l'appuient contre la balustrade, mais, ô surprise, le moine a encore un dernier sursaut de vie et sa main droite, désespérément, s'accroche à l'épaulette du soldat et trouve assez de vigueur pour la lui arracher. Une dernière poussée. Le corps projeté va s'écraser contre un pilier puis, rebondissant, tombe sur un glaçon de la Neva, hésite, se débat encore, bascule enfin sombre dans les flots.

Justice est faite! ..."

Extrait d’un article paru dans Le Figaro du 8 août 1917. Par Charles Omessa. 

***

Le cadavre est retrouvé le 30 décembre 1916 au petit matin. Gelé et recouvert d’une épaisse couche de glace entourant le manteau de castor, le cadavre est remonté à la surface de la Neva au niveau du pont Petrovsky.
 
Raspoutine est inhumé le 3 janvier 1917 (22 décembre du calendrier russe) dans une chapelle en construction, près du palais de Tsarskoïe Selo.

Au soir du 22 mars, sur ordre du nouveau Gouvernement révolutionnaire, on exhume et brûle le corps de Raspoutine, et on disperse ses cendres dans les forêts environnantes. Mais, selon la légende, seul le cercueil se serait consumé et le corps de Raspoutine serait demeuré intact malgré les flammes. 

Tous ces mythes autour du starets expliquent que plusieurs personnes vinrent par la suite récolter de l'eau dans laquelle Raspoutine avait été trouvé mort : elles espéraient ainsi recueillir un peu de son pouvoir mystérieux.

_____________________________

* Définition donné par Dostoïevski dans "Les Frères Karamazov" : le starets, c'est celui qui absorbe votre âme et votre volonté dans les siennes. Ayant choisi un starets, vous abdiquez votre volonté et vous la lui remettez en toute obéissance, avec une entière résignation.
_____________________________





jeudi 29 décembre 2022

Meurtre à la Cathédrale...

 

29 décembre 1170 - L'archevêque de Cantorbéry est assassiné


Le 29 décembre 1170, l'archevêque Thomas Becket (né le 21 décembre 1118 ou 1120?) est assassiné pendant qu'il célèbre la messe dans sa cathédrale de Cantorbéry*. Il s'était attiré la vindicte du roi Henri II Plantagenêt par son refus d'accepter les Constitutions de Clarendon, qui plaçaient l'Église d'Angleterre sous la tutelle du trône.
Représentation du XIXe siècle de Saint Thomas Becket
montrant une épée lui transperçant la tête.
Né à Londres d'une famille d'origine normande, Thomas Becket étudie à Paris. Rentré en Angleterre, il devient clerc à Cantorbéry, jouissant de la confiance du vieil archevêque. Il se rend pour affaires à Rome et va étudier le droit à Bologne et à Auxerre.

En 1154, il devient archidiacre et chancelier du royaume par la faveur du jeune roi Henri II. Il se montre bon administrateur et, bien que clerc, homme de guerre.

En 1159, il combat vaillamment devant Toulouse et en Normandie. Après un an de vacance du siège, Thomas est élu, en mai 1162, archevêque de Cantorbéry. Il est ordonné prêtre le 2 juin, évêque le lendemain. Sans abandonner ses goûts de faste, il se pose en défenseur des droits de l'Église contre le roi, étonné des réactions de son ancien familier.

Les relations se gâtent à tel point que le roi fait condamner l'archevêque par une assemblée tenue à Northampton en octobre 1162.

Thomas Becket a le courage de comparaître pour récuser la sentence. Il s'enfuit clandestinement en France, se fixe à l'abbaye cistercienne de Pontigny, puis, quand le roi d'Angleterre menace de se venger sur les cisterciens de ses États, à Sens.

Dans son exil, Thomas Becket mène une vie austère, mais n'abdique aucun de ses droits, qu'il défend en lançant des excommunications contre les évêques et les clercs qui ne le soutiennent pas avec assez de vigueur. Les efforts du pape pour apaiser le conflit restent vains.

Au début de décembre 1170, Thomas Becket rentre en Angleterre pour agir directement. Selon la tradition, une phrase du roi exaspéré aurait été prononcée: "N'y aura-t-il personne pour me débarrasser de ce prêtre turbulent ?" fut interprétée comme ordre par quatre chevaliers anglo-normands : Reginald Fitzurse, Hugues de Morville, Guillaume de Tracy et Richard le Breton. Ces quatre chevaliers projetèrent donc immédiatement le meurtre de l'archevêque, et le perpétrèrent près de l'autel.
Enluminure du XIIIe siècle
représentant le meurtre de Thomas Becket.
Au soir du 29 décembre 1170, ils se présentent au palais épiscopal. Les clercs et les moines conduisent l'archevêque dans la cathédrale.  Les chevaliers l'y poursuivent et veulent l'entraîner au dehors. Très fort, Thomas Becket les repousse. Ils sortent leurs épées et, au troisième coup, l'archevêque tombe devant l'autel de Notre-Dame.

Acclamé comme un martyr et canonisé le 21 février 1173, dès lors le culte du nouveau saint thaumaturge se propagea rapidement dans toute l'Europe chrétienne ; de nombreux sanctuaires lui furent dédiés et les pèlerins affluèrent vers son tombeau. Les moines du prieuré de Christ Church, qui étaient chargés des services de la cathédrale, distribuèrent largement des reliques du saint, ce qui leur permit en 1220, grâce aux offrandes des pèlerins, de transférer les restes du martyr dans une somptueuse châsse d'orfèvrerie.
Chasse conservée au Victoria and Albert
Museum de Londres.
Au début du XVIe siècle le roi Henri VIII détruit les reliques de saint Thomas Becket présentes au sein de la cathédrale de Cantorbéry2. Elles étaient placées dans des châsses réalisées à cette intention à Limoges, centre de production d'objets en émail champlevé.

_____________________________

* Cantorbéry en français, Canterbury en anglais
_____________________________





La Marquise de Pompadour

 

29 décembre 1721 - Une future Marquise "is born"


Une voyante lui avait prédit son destin mais personne n’y croyait, sauf elle. Le 10 septembre 1745, Jeanne-Antoinette Poisson s'installe à Versailles dans un appartement situé juste au-dessus de celui de Louis XV et devient la Favorite du roi alors qu'elle n'est qu'une roturière. Elle restera auprès de lui jusqu’à sa mort en 1764. Par amour, Louis XV fera construire pour elle le Petit Trianon, véritable havre de paix.
La Marquise de Pompadour
par Maurice Quentin de La Tour
(Musée du Louvre, Paris)
Future marquise de Pompadour, Jeanne-Antoinette Lenormant d’Étiolles, née le 29 décembre 1721 dans une famille simplement bourgeoise, sous le nom de Jeanne-Antoinette Poisson, rencontre Louis XV à Versailles en 1745. Elle est invitée au grand bal masqué donné pour le mariage du dauphin Louis-Ferdinand. Le Roi s’éprend d’elle et l’installe la même année au château de Versailles, dans un appartement situé au-dessus du sien. Un escalier secret permet à Louis XV de s’y rendre, à l’abri des regards. En juillet, il lui offre le domaine de Pompadour, la favorite devient marquise et est officiellement présentée à la Cour en septembre 1745. Mais ses origines bourgeoises et non nobles – elle est la fille d’un conducteur du service des vivres – lui attirent rapidement les critiques des milieux aristocratiques. Pour Versailles, elle n’est qu’une parvenue infréquentable. Toute la Cour n’espère qu’une chose : qu’elle ne reste pas longtemps dans les bras du roi. Pourtant, elle arrive à faire nommer son frère, le marquis de Marigny, directeur général des Bâtiments du roi.
Le Petit Trianon, Façade Est
(Château de Versailles)
Elle apporte à Versailles, l’esprit de Paris, et apprend au roi à aimer le théâtre. Elle est d’une telle intelligente que Louis XV lui laisse distribuer les places centrales dans l’organisation de la monarchie et elle gagne même le respect de la reine Marie Leszczynska. Mais le Dauphin Louis-Ferdinand ne s’y fait pas et lui reste très hostile jusqu’à la surnommer "Maman Putain !". 

La Marquise est une grande protectrice des Arts et des Lettres. Elle fait d’ailleurs tout son possible pour éviter la censure à l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert dont elle fait publier des deux premiers tomes en 1751. Elle protège Voltaire (qui lui doit son fauteuil d'académicien) de la critique, Montesquieu et permet aux philosophes de critiquer le régime en place en faisant l'éloge du système politique anglais et en prônant une monarchie éclairée. Si on la voit sur un tableau, ce n'est pas une fleur en main, mais à côté d'un globe, d'une partition de musique ou d'une pile de livres. 

Cela dit, si la marquise a les faveurs du roi, elle sait que sa position ne tient qu’à l'amour qu'il lui porte. Et il commence à lui reprocher son manque de sensualité. Elle décide donc de se gaver de chocolats, d’aphrodisiaques, de truffes. Mais rien n’y fait puisqu’il s’agit en réalité d’un problème gynécologique qui lui rend les rapports sexuels douloureux. D’amante, elle décide donc de devenir l’amie nécessaire, la confidente précieuse qui s’éloignera du corps du roi, pour mieux le dominer par l’esprit. Et pour ne pas être éclipsée par une autre femme, elle choisit elle-même les maîtresses de Louis XV : des fillettes douces et belles, légèrement instruites, mais jamais aussi intelligentes qu'elle. Résultat : moins elle est traitée en maîtresse, plus elle agit en souveraine : elle contrôle les ministres, conseille les ambassadeurs, parlent aux généraux et finit par tenir, le rôle de ministre de la Culture. 

En 1753, Louis XV lui achète l’hôtel d’Évreux, aujourd’hui palais de l’Élysée, pour ses séjours parisiens. Elle partage alors son temps entre la capitale et son château de Bellevue, à Meudon. 

Le 5 janvier 1757, le roi est poignardé. Et si l’accident est sans gravité il rappelle à La Marquise la précarité de sa situation. Ne sachant pas si le roi va survivre, on la somme de quitter Versailles sur le champ. Mais la maréchale Mirepoix, son amie, la retient "Qui quitte la partie la perd". Elle reste donc et finit par apprendre que le roi va bien.
Louis XV, roi de France et de Navarre de 1715 à 1774 
pastel de Quentin de La Tour (1748)
À 42 ans, la Marquise meurt de la tuberculose après s'être plaint des dizaines de fois des courants d'air à Versailles et du froid qu'il y règne. Sa mort la ramène une dernière fois à sa condition : l’étiquette interdit au roi de se rendre à ses funérailles. Le roi regrette déjà son "amie de vingt ans". 

La légende raconte d’ailleurs, que c’est depuis une fenêtre du château qu’il voit passer le convoi funèbre les larmes aux yeux tout en déclarant avec plein d'amertume : "Voilà les seuls devoirs que j’ai pu lui rendre".

____________________________





Un écossais 1er ministre de sa Majesté

 

29 décembre 1809 - William Gladstone voit le jour à Liverpool


William Ewart Gladstone naît à Liverpool le 29 décembre 1809, dans la famille d'un riche marchand écossais propriétaire de plantations sucrière aux Caraïbes. Premier ministre de Sa Majesté, il se flattera plus tard de n'avoir "pas une goutte de sang anglais dans les veines" ! Un écossais pure souche !
William Ewart Gladstone en 1861 (1809-1898)
Après des études à Eton et Oxford, il est élu député conservateur (tory) à la Chambre des Communes à l'âge de 23 ans à peine.

On est alors en plein débat autour de l'esclavage et le jeune député, par fidélité familiale, prononce un fervent plaidoyer en faveur de l'odieuse institution dans le premier discours de sa carrière parlementaire. 

William Gladstone devient en 1835 Secrétaire d'État à la Guerre et aux Colonies.

Ministre du Commerce dans le gouvernement de Robert Peel, en 1841-1842, il plaide encore pour le libre-échange et l'abrogation des corn-laws qui vise à favoriser l'importation de céréales à bas prix au détriment des cultivateurs anglais. Mais cette question divise le parti conservateur et entraîne la chute du gouvernement en 1846.

À cette occasion se fait jour l'inusable rivalité entre William Gladstone et Benjamin Disraeli, chef du courant conservateur hostile au libre-échange. Tout sépare ces deux hommes, sauf le désir de servir la Couronne. 

D'une grande curiosité intellectuelle, Gladstone se passionne pour saint Augustin, Dante et également Homère, auquel il consacre cinq livres.

Animé par des convictions religieuses très rigides, il lui arrive aussi de racoler des prostituées dans les bas-fonds de Londres pour leur lire la Bible et les remettre sur le droit chemin, ce qui n'est pas sans susciter des sarcasmes chez ses adversaires. 

Après son passage dans le gouvernement Peel, Gladstone participe encore à d'autres gouvernements tories. Mais ses convictions religieuses et ses options libérales en matière d'économie le conduisent à s'éloigner des conservateurs et se rapprocher des whigs, qui forment l'autre grand parti anglais. En 1859, il forme avec eux le parti libéral. 

Chancelier de l'Échiquier (ministre de l'Économie) dans le dernier gouvernement de lord Palmerston (1858-1866), il a enfin la satisfaction de conclure le traité de libre-échange avec la France.

Palmerston meurt à la tâche à 81 ans. À sa génération succède celle de Gladstone et Disraeli...
William Ewart Gladstone en 1879 (1809-1898)
Le 9 décembre 1868 Gladstone devient enfin Premier ministre en qualité de chef du parti libéral. Il se nommera lui-même comme un libéral austère

L'un des premiers défis qu'il doit relever est la pacification de l'Irlande. Il promet l'autonomie (Home Rule) à ses habitants, ce qui a pour effet d'entraîner une scission dans son propre parti.
 
Après cette première expérience, il repart en campagne en 1879 en dénonçant les ambitions impérialistes et coloniales de son rival Disraeli, chef du parti conservateur, et ironise sur le titre d'Impératrice des Indes qu'il a offert à la reine Victoria.
 
Vainqueur des législatives, il forme un deuxième gouvernement le 23 avril 1880. À cette occasion, il parfait la démocratie en introduisant le vote à bulletin secret. En 1884, il complète aussi les réformes de Disraeli par une troisième loi électorale qui donne aux ruraux les mêmes droits que les citadins.
 
Il retire les troupes britanniques d'Afghanistan et du Transvaal, deux pays où elles sont en difficulté. Par contre, à contrecœur et en rupture avec ses convictions, il instaure le protectorat britannique sur l'Égypte.
 
Manque de chance, il va être renversé le 9 juin 1885 pour ne pas avoir secouru à temps le général Gordon, assiégé à Khartoum, dans le Soudan anglo-égyptien, par des insurgés locaux.

L'émotion passée, il retrouve son fauteuil de Premier ministre pendant quelques mois (1er février 1886 - 28 juillet 1886) et une dernière fois le 15 août 1892.
William Ewart Gladstone en 1892 (1809-1898)
Gladstone forme alors son dernier gouvernement à l'âge de 82 ans. Le parti libéral se rapprochait de la gauche et adoptait des mesures en faveur de l'État providence tout en contenant son aile impérialiste. Du fait de son opposition à l'augmentation des dépenses navales militaires, Gladstone démissionne en mars 1894 et son secrétaire aux Affaires étrangères, Lord Rosebery, lui succéde. Il quitte le Parlement en 1895 et meurt trois ans plus tard à l'âge de 88 ans, le 19 mai 1898, dans sa propriété d'Hawarden (Flinshire, Angleterre).

Petite anecdote : la reine Victoria n’a jamais aimé Gladstone, "ce vieil homme sauvage et incompréhensible", alors qu'elle appréciait énormément Benjamin Disraeli. C'est au point que, contre l'usage, elle lui refusait un siège lors de ses visites protocolaires en qualité de Premier ministre... à l'exception de la dernière, par pitié pour le vieil homme.

_____________________________





samedi 5 octobre 2019

Le général Vendémiaire

 

13 vendémiaire an IV - Insurrection royaliste à Paris


Ca s'est passé il y a deux cent vingt-quatre ans.

13 vendémiaire an IV,
Bonaparte ouvre le feu devant l'église Saint-Roch
La nouvelle constitution sur laquelle se penche la Convention durant l'été 1795 promet de satisfaire presque en tout point les attentes des royalistes constitutionnels, les " monarchiens". Le régime qui se dessine est censitaire, non parlementaire, avec un pouvoir exécutif confié à un Directoire de cinq membres. Remplacer ce collège par un roi suffirait pour en faire une monarchie constitutionnelle. Or, ce changement peut être envisagé s'ils obtiennent la majorité dans les deux chambres créées par la nouvelle constitution : celle des Cinq-Cents et celle des Anciens, ce qui n'est pas un espoir insensé dans l'état présent de l'opinion.

Mais la majorité de la Convention ne veut pas d'une restauration monarchique. Les régicides, en particulier, en ont tout à craindre. Elle vote donc, le 4 fructidor an III (21 août 1795), un décret par lequel les deux tiers des futurs députés devront être d'anciens conventionnels.

Soumis au vote des électeurs en même temps que la nouvelle Constitution, le décret est adopté par 167 758 oui contre 95 373 non, malgré les consignes données par les monarchiens qui prescrivent de le rejeter tout en acceptant le nouveau texte constitutionnel (qui est ratifié par 914 853 contre 41 892).

Convaincus que le vote a été truqué, les monarchiens se décident à tenter un coup de force pour le faire annuler. Mais alors que les sections royalistes, au premier rang desquelles la section Le Peletier avec l'appui de journalistes Fiévée, Lacretelle et d'écrivains La Harpe, Marmontel, se réunissent le 11 vendémiaire an IV (3 octobre 1795) sans grand enthousiasme, la Convention, réagit avec énergie : elle se déclare en permanence, se dote d'une commission extraordinaire de cinq membres, parmi lesquels Paul Barras, et recrute pour se défendre des officiers sans emploi, les choisissant parmi ceux connus pour leurs convictions républicaines, parfois même terroristes.

Le Général Napoléon Bonaparte
Le 12 vendémiaire an IV (4 octobre 1795), la commission des cinq fait marcher le général Jacques de Menou de Boussay contre les sections royalistes. La mollesse de son action lui vaut une révocation immédiate, et la commission se tourne vers un autre général, sans emploi mais bien connu de Barras depuis le siège de Toulon : Napoléon Bonaparte.

Dans la nuit du 12 au 13 vendémiaire, les sections royalistes s'arment et se radicalisent. Ce sont maintenant les royalistes absolutistes qui dirigent le mouvement. Le coup d'État est prévu pour le lendemain.

Les royalistes, disposant de 25 000 hommes, commandés par Auguste Danican, ont une supériorité numérique écrasante sur Bonaparte qui n'en a que 5 000 à 6 000. Mais ses dispositions sont prises. Il s'est adjoint Joachim Murat, qu'il a envoyé chercher des canons au camp des Sablons. Maintenant, toutes les rues qui mènent à la Convention sont sous leur feu.

Le 13 vendémiaire an IV (5 octobre), vers quinze heures, les sections royalistes investissent la Convention. Barras, commandant en chef, donne l'ordre de tirer et Bonaparte, en second s'exécute et fait ouvrir le feu.

"Dans les rues, c’est la débandade, les corps fauchés par la mitraille. La fumée des départs masque la chaussée et les façades. Des sectionnaires organisent la résistance sur les marches de l’église Saint-Roch, d’autres se rassemblent au palais-Royal. Napoléon monte à cheval. Il faut être là où l’on se bat. Il s’approche du bâtiment des Feuillants, rue du Faubourg-Saint-Honoré. Le cheval tombe, tué. Napoléon se relève indemne, cependant que des soldats se précipitent. Il ordonne d’ouvrir le feu contre les sectionnaires rassemblés. Les marches de l’église Saint-Roch sont bientôt couvertes de corps et de sang. Les rues sont vides. Il n’a fallu que moins de deux heures pour remporter la victoire."(*)

La répression sera légère, selon les critères du temps. Point de vengeance, d’exécutions ou même d’arrestation des insurges d’hier. Le général Jacques de Menou sera acquitté. Seules dix condamnations à mort seront prononcées dans les jours qui suivront. Quelques semaines plus tard, la Convention se sépare aux cris de "Vive la République !" La Convention est sauvée.

Le 6 octobre (14 vendémiaire), Napoléon Bonaparte, est nommé au grade de général de division et le 26 la Convention, avant de se séparer, le désigne comme commandement en chef de l'armée de l'Intérieur.

Le 13 vendémiaire an IV date sa fortune politique. Les "honnêtes gens" le trouvant "jacobins à l’excès" l'appelleront longtemps le général Vendémiaire. "Je tiens à ce surnom, disait-il, ce sera dans l’avenir mon premier titre de gloire".

Source : Texte inspiré du site internet Napoléon & Empire

_____________________________

* Extrait du Napoléon de Max Gallo - Tome 1 : Le chant du départ. (Robert Laffont)
_____________________________



mardi 17 septembre 2019

Paix de Bergerac

 

14-17 septembre 1577 - Edit de Poitiers ou Paix de Bergerac


Dès le début, l’édit de Beaulieu, signé le 6 mai 1576, est difficile à appliquer et suscite des résistances. 

François d'Anjou ou d'Alençon (1555-1584)
par Etienne Dumontiers vers 1580
La légitimité du roi qui est considérée comme ayant cédé beaucoup trop aux protestants, est remise en cause. La cupidité des princes, les sommes énormes distribuées en compensation, en particulier au duc François d’Alençon, frère du roi, et au duc Jean Casimir, cousin d’Henri III, asséchant le Trésor et augmentant la pression fiscale, indignent le petit peuple. L’insécurité et la misère du peuple sont récupérées par le clergé. Les catholiques, exaspérés, se regroupent en ligues défensives.

Les états généraux convoqués à Blois (novembre 1576) se déroulent dans un climat très défavorable aux huguenots, la quasi-totalité des représentants étant catholiques. Le retour à une religion unique est exigé. Malgré l’opposition de certains pour lesquels le roi ne doit pas prendre parti pour une religion, l’État étant supérieur aux religions, la majorité des cahiers de doléances exige l’interdiction des cultes protestants, l’expulsion des pasteurs, l’obligation d’assister aux cultes catholiques. L’édit de Beaulieu est aboli.

Jacques d'Humières (1520-1579)
Gouverneur de Péronne, Montdidier et Roye
Lieutenant général du roi en Picardie
Pour le parti des Guise, la monarchie s’étant montrée incapable de lutter contre l’hérésie, une Ligue unissant seigneurs et cités doit se créer pour rétablir la paix. L’initiative est prise par le gouverneur de la Picardie, Jacques d’Humières, à qui la paix de Beaulieu enlève cette province pour la donner à Henri de Condé : c’est la première ligue dite de Péronne. Son but est de revenir à l’ancienne monarchie, et de restaurer les privilèges de l’Église de France. Le retour au passé est affirmé, l’idée de réformer l’État et le clergé est rejetée. Les catholiques sont mis en demeure d’entrer dans la Ligue. Les ligueurs se prêtent serment de fidélité. Henri III menacé, prend la tête des ligueurs, et déclare devant son conseil qu’il n’accepte dans son royaume qu’une seule religion.

L’abolition de l’édit de Beaulieu provoque la reprise des conflits, surtout en Dauphiné et en Provence. Le parti catholique semble avoir la possibilité de l’emporter. Le duc François d’Anjou, revenu à la Cour, chef de l’armée royale, reprend La Charité-sur-Loire, point stratégique pour le franchissement de la Loire, et se dirige vers l’Auvergne. Le siège d’Issoire, place de sûreté protestante, commence le 20 mai, et sa chute s’accompagne de scènes d’une extrême violence, une bonne partie de la population étant exterminée.

Dans le Languedoc, Henri de Montmorency-Damville, qui se rallie au roi, s’oppose à François de Coligny, fils de l’amiral, et tente de reprendre Montpellier quand la nouvelle d’un accord de paix est connue et la négociation s’impose, les députés refusant au roi tout nouveau moyen financier.

Maison Doublet, rue des Conférences à Bergerac.
La lassitude est générale, il faut trouver un compromis. Alors s'ouvrent à Bergerac, sous la présidence d'Henri III de Navarre (futur Henri IV de France), les conférences de la Paix. Installées dans la maison de la famille Doublet, (auj. rue des Conférences), Henri de Navarre était accompagné du Prince de Montpensier, de l'archevêque de Vienne, du duc Charles de Gontaut-Biron, de Villeroy, Richelieu, Merveille, Lamothe, Fénelon, Turenne et autres seigneurs de marque. C'est au cours de ces conférences que furent jetées les bases du fameux Édit de Nantes. Commencées le 15 mai 1577 ces conférences devaient se terminer le 20 du même mois. Les négociations, conduites selon les instructions directes du roi de France devaient aboutir à une convention, d'abord signée par les plénipotentiaires d'Henri III et des princes protestants : la paix de Bergerac du 17 septembre 1577, ratifié par le roi lui-même le 5 octobre suivant, à Poitiers, là où il avait transféré sa cour. L’édit de pacification porte le nom de cette ville. Il restreint les concessions précédentes de 1576, sans revenir à la sévérité de l’édit de Boulogne de 1573 : limitation du culte dans les faubourgs d’une ville par bailliage, même dans les villes où les protestants dominent, réduction des tribunaux mixtes.

Henri III roi de France de 1574 à 1589
par François Quesnel, vers 1588
Les protestants conservent les huit places de sûreté (la ville de Bergerac était une de ces places), pour une durée limitée à 6 ans. Quant aux ligues, elles sont dissoutes, car non seulement Henri III redoute le duc de Guise, mais beaucoup pensent que le souverain ne peut être à la tête d’une ligue sans remettre en cause le principe de l’autorité royale qui doit être au-dessus des partis. Une fois de plus, ces accords, qui ne donnent satisfaction à aucun des deux camps, ne peuvent être que des trêves.

C'est la fin de la sixième guerre de religion.


_____________________________



lundi 17 juin 2019

Troisième siège de Toulouse

 

17 juin au 1er août 1219 - Troisième siège de Toulouse


Ca s'est passé il y a huit cents ans.

Siège de Toulouse de 1219
Nous sommes en 1219, dans la "Reconquista" occitane. Simon de Montfort est mort depuis un an déjà, le 25 juin 1218, lors du second siège de Toulouse, la tête fracassée par un boulet d'une catapulte. Son fils aîné Amaury, âgé de vingt ans à peine se retrouve à la tête de l'armée des croisées, et courageusement va tout tenter pour sauver les conquêtes de son père. Mais il manque cruellement d'expérience. Le pape Honorius III cherche à intensifier la croisade et en appelle au roi de France Philippe Auguste qui envoie son fils le prince Louis pour sa seconde expédition en Languedoc.

Le 17 juin, Louis de France, accompagné d’Amaury de Montfort, après un passage désastreux par Marmande, arriva devant Toulouse et investit la ville "de toute part, dans tout le circuit formé par le Faubourg de Saint-Sernin, une partie de la Cité et au-delà de la Garonne"(*), sur toute sa périphérie. Il se trouvait, en raison de ses effectifs, en position meilleure que Simon de Montfort en 1217-1218. Il avait aussi un grand nombre de machines de siège.

Raymond le Jeune, revenu de Baziège, était déjà dans la ville et préparait la défense. Il avait préféré concentrer ses forces à Toulouse plutôt que d'envoyer des secours à Marmande. Il exaltait son peuple au combat, fait exposer sous la voûte de la basilique Saint-Sernin les reliques de l’évêque saint Exupère, protecteur de Toulouse, et tient conseil avec ses barons. Son principal conseiller, Pelfort de Rabastens, qui a la réputation de bien parler, harangue l’assemblée : " il faut que Raymondet, en bon vassal qu’il est, lui remette les clefs de la ville… ". Mais le jeune Raymond ne l’entend pas ainsi : " Le roi de France est certes mon suzerain, mais il m’a fait violence. Il est venu chez nous l’épée sanglante au poing. Il a pillé Marmande et tué mes barons…Le roi n’entrera pas ici en suzerain sans avoir traversé le feu de la vérité : Toulouse est une coupe emplie de vin de vie… ".

C’est le troisième siège que cette malheureuse ville allait avoir à subir. Les Toulousains montèrent le même zèle et la même vigilance que lors du siège de l’année précédente. L’armée royale tenta plusieurs assauts qui furent tous repoussés avec acharnement. Jean de Béthune, évêque de Cambrai touché par une flèche mourut sur le champ. Le prince Louis croyait que les Toulousains se laisseraient impressionner par la bannière fleurdelisée ; qu’ils n’oseraient résister au fils du roi de France !

Dans chaque camp les participants avaient en tête les souvenirs des précédents sièges. Les Toulousains savaient désormais ce qu’il en coutait d’ouvrir leurs portes au gens du roi et c’étaient des chiens enragés que les croisés avaient en face d’eux, aujourd’hui.

Le siège dura quarante-cinq jours, sans que la résistance fléchît.

Au cours de la croisade, disent les chroniqueurs, Dieu fit beaucoup de miracles en faveur de Simon de Montfort. Soyons juste et de reconnaitre qu’en cette occurrence il daigna aussi en faire un pour le jeune Raymond : le français ne put s’emparer de la ville. Ce fut "un désolant échec " comme dira le pape Honorius III. Découragé, le 1er août, à la surprise générale, " arguant que sa quarantaine est terminée, il (Le roi) lève le siège si précipitamment qu’il abandonne sur place ses machines dont les assiégés font un feu de joie ". Les protestations d’Amaury de Montfort et du cardinal-légat n’y firent rien, Louis de France repartit pour Paris, jugeant que " le fruit n’était pas encore assez mûr ". Il laissa à Amaury de Montfort un contingent de deux cent chevaliers pour une durée d’un an. Ce dernier s’installa à Castelnaudary pendant que le comte Raymond VI et son fils accordèrent des privilèges aux habitants de Toulouse pour les remercier de leur courage et pour relancer l’activité économique.

La ville de Toulouse était une nouvelle fois sauvée.


______________________________

(*) - Le chroniqueur Pierre de Vaux-de-Cernay ayant terminé son Histoire de la guerre albigeoise par la mort de Simon de Montfort (1218), il nous reste la chronique (Chronica) de Guillaume de Puylaurens, dont la description dans le déroulement des évènements manque de précision et nous laisse souvent sur notre faim, et la Chanson de la croisade albigeoise (Canso) de Guillaume de Tudèle pour la première partie, jusqu'en 1214 et par Anonyme (auteur inconnu) pour la seconde partie jusqu'en 1219, bataille de Baziège et siège de Toulouse.
______________________________



lundi 15 avril 2019

Madame de Maintenon

 

15 avril 1719 - De "Belle indienne" à presque Reine


L'histoire de Françoise d'Aubigné, épouse Scarron, puis marquise de Maintenon, évoque ces contes de fées où les bergères épousent des rois.
Françoise d’Aubigné 
par Pierre Mignard vers 1694 
(collections du musée de Versailles)
Françoise d’Aubigné (petite fille du poète Agrippa d’Aubigné) naît le 27 novembre 1635, à la prison de Niort, où son père Constant d’Aubigné, un aventurier protestant qui avait assassiné sa première femme et qui était familier de la détention, est incarcéré pour dettes, avec toute sa famille. Recueillie par sa tante paternelle protestante, Madame de Villette, elle est élevée avec tendresse au château de Murçay près de Niort.

Son père est libéré vers 1645 et emmène sa famille en Martinique où il développe une fortune considérable aussitôt perdue au jeu. Madame d’Aubigné et ses enfants reviennent en France sans ressources. À la mort de ses parents, Françoise est recueillie par sa marraine, Mme de Neuillant, qui la convertit aussitôt au catholicisme (1649).Elle fait la connaissance d'Antoine Gombaud dit le chevalier de Méré qui par affection pour elle lui donne le surnom de "Belle indienne" en référence à son voyage et au récit qu’elle en fit, puis de Paul Scarron, poète infirme, dont la compagnie et l’esprit sont prisés de la belle société. Il remarque les qualités de Françoise qui devient son élève prodigue.

A 17 ans, orpheline, sans famille et sans biens, Paul Scarron, de 22 ans son aîné, lui propose un marché : elle doit choisir entre l’entrée dans les ordres ou se marier avec lui. Elle choisit le mariage. Grâce à cette union, elle côtoie les intellectuels de l’époque, tels que Madame de Sévigné et Madame de La Fayette. Son mari meurt huit ans plus tard, en 1660 en la laissant dans la détresse. Femme d’esprit séduisante, vertueuse et inaccessible, elle trouve appui et réconfort au sein de la bonne société que fréquentait le poète défunt.

En 1669, Françoise d’Aubigné, veuve Scarron, entre "au service de Madame de Montespan", favorite de Louis XIV, en tant que gouvernante de leurs enfants illégitimes. Elle vit à l’écart de la Cour et des regards indiscrets. Mais en 1673, les bâtards sont légitimés, Madame Scarron s’installe alors à la Cour.

Le 27 décembre 1674, suite à d’importantes gratifications pécuniaires du roi pour ses services, Madame Scarron achète la seigneurie de Maintenon et devient un an plus tard Madame de Maintenon. En 1680, elle est nommée dame d’atour de la dauphine. Elle entre progressivement dans l’intimité et le cœur du roi et renonce à un exil en ses terres.

En octobre 1683, quelques mois après la mort de la reine Marie-Thérèse d’Autriche, Madame de Maintenon épouse en secret Louis XIV. En 1698, sans descendance, elle lègue le domaine de Maintenon à sa nièce Françoise Amable d’Aubigné en vue de son mariage avec le maréchal Adrien-Maurice duc d’Ayen, puis duc de Noailles. En 1715, à la mort du roi, elle se retire à la Maison Royale de Saint Louis à Saint-Cyr, pensionnat pour jeunes filles nobles et pauvres qu’elle a créé en 1685. Elle y décède le 15 avril 1719 à l’âge de 84 ans.

Mme de Maintenon est inhumée dans le pensionnat pour jeunes filles de Saint-Cyr, site de la future école militaire fondée par Napoléon. Son corps est exhumé en 1793 par les révolutionnaires. Ses restes, retrouvés pendant la Seconde guerre mondiale dans les décombres de l’école bombardée, sont déposés dans la Chapelle royale du château de Versailles avant d’être replacés en 1969 sur le site de Saint-Cyr.


_____________________________



mercredi 20 mars 2019

"L'Aiglon" est né

 

20 mars 1811 - Naissance du Roi de Rome


Marie-Louise et son fils par Gérard
Le 20 mars 1811, 101 coups de canons annoncent aux Parisiens la naissance de l’héritier tant attendu par Napoléon 1er.

"Le 19 mars vers 20 h, il [Napoléon] attend avec la cour, dans la salle de spectacle des Tuileries. Il a chaud. Il s'approche du grand-duc de Würzburg et du prince Eugène, qui viennent d'arriver à Paris pour être les témoins de la naissance.


Il s'impatiente, quand tout à coup la duchesse de Montebello, veuve du maréchal Lannes, dame d'honneur de Marie-Louise, apparaît. Il ne l'aime pas. Il l'a nommé en souvenir de Lannes...

Il entend Mme de Montebello annoncer avec solennité que Marie-Louise a ses premières douleurs.

Napoléon ordonne aux hommes présents de revêtir leurs uniformes. Il faut que la naissance se déroule conformément à l’étiquette qu’il a prévue. Bientôt, les salons sont remplis par plus de deux cents personnes.

Il entre dans la chambre envahie par six médecins. Il n'a jamais éprouvé cela, cette tendresse pour une femme qui souffre de la vie qu'elle porte. Il lui prend le bras, la soutient, marche à petits pas avec elle. Il la sent se calmer. Il l’aide à se coucher, à s’endormir.

Il traverse les salons où les dignitaires somnolent, ordonne qu'on serve à souper. Il a chaud. Il prend un bain. Il voudrait agir, et cette impuissance à laquelle il est réduit l'irrite. Il dicte toute la nuit.

A 8 h, alors que le jour est déjà clair, le docteur Dubois se précipite, éperdu, pâle. Il est tout à coup glacé.
- Eh bien, est-ce qu'elle est morte? lance-t-il. Si elle est morte on l'enterrera.
Il n'éprouve rien. Il est un bloc de pierre. Il a l'habitude de l'imprévisible et de la mort.
Dubois balbutie. L’enfant se présente mal. On a envoyé chercher Corvisart. L'Empereur peut-il descendre auprès de l'Impératrice?
- Pourquoi voulez-vous que je descende? Y-a-t-il du danger?
Il dévisage Dubois, qui semble avoir perdu tout contrôle de lui-même. Dubois murmure qu’il faudrait utiliser les fers, qu'il a déjà délivré des femmes dont les enfants se présentaient ainsi.
-Eh bien, comment avez-vous fait? Je n'y était pas ; procédez dans celui-ci comme dans les autres ; prenez votre courage à deux mains.
Il tape sur l'épaule de Dubois, le pousse hors de son cabinet de travail.
- Et supposez que vous n’accouchez pas l’Impératrice, mais une bourgeoise de la rue Saint-Denis.
Avant d'entrer dans la chambre de l'Impératrice, Dubois s'arrête.
- Puisque Votre Majesté le permet, je vais le faire, dit-il.
Le médecin hésite, puis murmure qu’il faudra peut-être choisir l’un ou l’autre.
- La mère, c’est son droit, répond Napoléon.
Ainsi peut-être l'aura-t-il ce fils qu'il a tant espéré. Il saisit la main de Marie-Louise. Elle crie, se tord. Il voit approcher les docteurs Corvisart, Yvan, Bourdier. Elle hurle pendant que Dubois prépare les fers.
Napoléon ne peut rester spectateur impuissant. Il s’enferme dans son cabinet de toilette. Il entend les hurlements de Marie-Louise. La porte s’ouvre. Il essaie de lire sur le visage du docteur Yvan. Le médecin murmure que l’impératrice est délivrée.
Il voit sur le tapis de la chambre le corps de l’enfant qui gît, inerte, mort.
Il saisit la main de Marie-Louise, l’embrasse. Il ne regarde plus.
C’est ainsi. Il n'aura pas de fils.
Il reste immobile en caressant le visage de Marie-Louise. Il a les yeux fixes.
Tout à coup, un vagissement.
Il se redresse.
L’enfant est enveloppé de linges chauds sur les genoux de Mme de Montesquiou qui continue de le frictionner, puis lui introduit dans la bouche quelques gouttes d’eau de vie.
L’enfant crie à nouveau.
Napoléon le prend, le soulève. C’est comme le soleil qui surgit un matin de victoire.
Il a un fils.

Il est 9 h 20 du matin, ce mercredi 20 mars 1811." (*)

Constitutionnellement paré du titre de "Prince impérial", il reçoit en outre celui de "Roi de Rome". Fils unique de Napoléon et de Marie-Louise, il a pour prénoms Napoléon François Joseph Charles et est baptisé le 9 juin 1811 en la cathédrale Notre-Dame de Paris avec le même cérémonial utilisé pour le baptême du fils ainé de Louis XVI, dauphin de France. Une semaine de réjouissances s'en suit, et l'Empereur ordonne que des Te deum soient chantés dans tout l'Empire.

En 1814, après la campagne de France et la prise de Paris, l'empereur abdique le 4 avril en faveur de son fils. Le Roi de Rome devient à 3 ans, et ce pour quelques jours, empereur des Français sous le nom de Napoléon II. Cependant, deux jours plus tard, le 6 avril 1814, son père rédige un acte d'abdication pour lui et ses descendants. Le traité de Fontainebleau du 11 avril 1814 lui octroie le titre de Prince de Parme. Un an plus tard, le retour de son père en France (les Cent-Jours) redonne au Roi de Rome son titre de Prince Impérial, mais la défaite de Waterloo contraint Napoléon 1er à abdiquer de nouveau en sa faveur. Le gouvernement provisoire de Fouché fera comme si de rien n'était et les chambres refuseront de le proclamer. Quoiqu'il en soit, il restera pour l'histoire celui qui a "régné" 20 jours, du 22 juin au 7 juillet 1815.

Vivant à Vienne depuis le mois d'avril 1814, le Roi de Rome est confié à son grand-père l'empereur d'Autriche François 1er qui marque une grande affection pour lui. En 1818, il est titré duc de Reichstadt, du nom d'une terre de Bohème. Il est considéré dès lors comme un prince autrichien. Durant son adolescence, celui que l'on appelle désormais François (Frantz), est très proche de sa tante l'archiduchesse Sophie, et mère du futur François-Joseph 1er. En 1822, l'empereur François 1er le nomme Caporal, puis capitaine six ans plus tard. Cependant, même si le jeune duc de Reichstadt vit à Vienne, il n'en reste pas moins l'héritier du trône impérial français pour les Bonapartistes, et notamment après la mort de son père à Sainte-Hélène en 1821. A partir de ce moment, le fils de Napoléon devient autant un objet de peurs que de fascination pour la plupart des monarchies européennes et des souverains français qui craignent son retour en France.

Cependant, en 1832, âgé seulement de 21 ans, le duc de Reichstadt tombe gravement malade. Les médecins diagnostiquent une tuberculose. Il meurt le 22 juillet au palais de Schönbrunn, sans alliance ni postérité.

Inhumé dans la crypte des capucins, à Vienne, considéré comme la nécropole des Habsbourg, Napoléon II connaît lui aussi son "retour des Cendres", mais moins glorieux que celui de son père. Soucieux d'améliorer son image aux yeux des Français, Hitler décide en 1940, de restituer le corps à la France. L'Aiglon (surnom donné par Victor Hugo, dans un de ses poèmes écrit en 1852)** entre à son tour aux Invalides, ironie de l'Histoire : lui aussi un 15 décembre.


______________________________
* - Extrait du Napoléon de Max Gallo - Tome 3 - L'empereur des rois (Robert Laffont)

** - En 1900, l'écrivain Edmond Rostand lui rend hommage en en faisant le personnage principal d'une pièce de théâtre intitulée L'Aiglon. C'est sous cette dénomination que la postérité a retenu le passage éclair sur terre de ce jeune homme qui disait lui-même : "Ma naissance et ma mort, voilà toute mon histoire".
______________________________