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lundi 9 décembre 2024

Panique dans l’hémicycle.


9 décembre 1893 - Explosion au Palais Bourbon


Auguste Vaillant, miséreux, anarchiste, lance une bombe à clous dans l’hémicycle du Palais Bourbon. C’est le début d’une réaction d’ampleur : les lois scélérates.

Auguste Vaillant (à gauche), son attentat (à droite).

Ça s'est passé il y a 131 ans.

Panique dans l’hémicycle. "Un lâche attentat a été commis à la Chambre des députés. Une bombe, lancée par une main criminelle, a fait explosion dans la salle des séances, projetant dans toutes les directions sa mitraille. Le sang a coulé ; les blessés sont nombreux ; par grand bonheur, il n’y a pas de morts", introduit Lucien Victor-Meunier dans son article publié dans le journal Le Rappel du 11 décembre 1893. "La lueur a été rouge, en gerbe", poursuit celui qui était présent dans la salle au moment des faits.

Il est 16 heures, ce 9 décembre 1893. Les députés viennent de voter un grand nombre de projets de lois d’intérêt local quand, soudain, du haut des tribunes, un individu lance une bombe chargée de clous et de morceaux de métal, en plein cœur de l’hémicycle. Une forte détonation retentit. Dans une épaisse fumée, l’incompréhension règne. "Les députés sont debout, désignant l’endroit d’où est partie la bombe. Dans les tribunes, la confusion est indescriptible. On veut fuir", décrit Lucien Victor-Meunier. Les blessés sont nombreux. Près d’une soixantaine parmi les parlementaires et le public.

Le président Charles Dupuy, debout, les bras en l’air, lance : "Messieurs les députés, dit-il, la séance continue". Applaudissements. Charles Dupuy reprend. "Il est de la dignité de la Chambre et de la République que de pareils attentats, d’où qu’ils viennent et dont, d’ailleurs, nous ne connaissons pas la cause, ne troublent pas les législateurs". De nouveau, des applaudissements. La séance sera levée quelques instants plus tard, mais une question reste toutefois en suspend et hante tous les esprits : Qui est derrière ce geste ?

Très vite, un homme est arrêté : Auguste Vaillant, 33 ans. "La police a pu facilement découvrir qu’il était l’auteur de l’attentat. Vaillant avait pris lui-même la peine de se désigner à son attention par son attitude", souligne le journal L’Intransigeant, à l’origine de l’information. Placé en garde à vue, Auguste Vaillant se fait "travailler" par quatre agents de la Sûreté, dans une pièce isolée de l’Hôtel-Dieu, après leur passage au domicile du suspect à Choisy-le-Roi (Val-de-Marne).

"Pourquoi avez-vous commis ce crime ?", questionne l’un des policiers. "Ce n’est pas un crime. C’est un acte de justice sociale, vive l’anarchie !". L’agent poursuit son interrogatoire. "Vous avez des complices ?". "Pas dans l’attentat. Dans sa préparation, oui. Nous avons tiré au sort. C’est moi qui ai gagné. J’ai été malheureux, je n’ai pas réussi, c’est tant pis. D’autres seront plus heureux que moi, vive l’anarchie", conclut Vaillant.

Celui qui est surnommé Marchal, ancien gamin des faubourgs abandonné par ses parents, voulait faire entendre "le cri de toute une classe qui revendique ses droits", s’en prendre à la bourgeoisie, aux institutions et aux parlementaires corrompus. "Il s’agit de la propagande par le fait. Son acte est réfléchi et son objectif identifié au moment du scandale de Panama", analyse Vivien Bouhey, chercheur à Paris 1 (Panthéon-Sorbonne) et auteur de "Les Anarchistes contre la République de 1880 à 1914" : Radiographie du mouvement anarchiste français.

Autre raison à son geste : Défendre les camarades arrêtés et venger l’exécution de son ami Ravachol, grande figure de l’anarchisme. "A partir des années 1890, ce mouvement a pris de plus en plus d’ampleur et compte à Paris 200 militants. L’attentat de Vaillant représente son apogée et son point de rupture", précise Vivien Bouhey. Attendu, le procès de Vaillant devient symbolique.

Auguste Vaillant le clame haut et fort : il ne cherchait pas à tuer. "Messieurs, dans quelques minutes vous allez me frapper, mais en recevant votre verdict, j’aurai la satisfaction d’avoir blessé la société actuelle, cette société maudite où l’on peut voir un homme dépenser inutilement de quoi nourrir des milliers de familles, société infâme qui permet à quelques individus d’accaparer la richesse sociale (…) Las de mener cette vie de souffrance et de lâcheté, j’ai porté cette bombe chez ceux qui sont les premiers responsables des souffrances sociales", relève Le Petit Journal.

Une pétition – portée par L’abbé Lémire, blessé dans l’exposition – demandant l’indulgence, recueille à la Chambre soixante signatures. Elle est écartée. Rien n’y fait. Le président Sadi Carnot refuse la grâce. Vaillant est condamné à mort et guillotiné le 5 février 1894. C’est la première fois depuis le début du siècle qu’un homme qui n’a pas tué soit condamné à la peine capitale. S’ensuivent de nombreuses mesures. Et des représailles.

Vaillant est condamné à mort et guillotiné le 5 février 1894.

Les "lois scélérates"

"Même si la répression à Paris a commencé vraiment en mai 1891, l’attentat de Vaillant provoque un vrai réflexe de défense républicaine au sommet de l’État. La République montre qu’elle est capable de dire non et d’imposer l’ordre", selon Vivien Bouhey. Car peu de temps après, le Parlement vote les premières "lois scélérates" à l'initiative du parlementaire Jean Casimir-Perier, qui durcissent le ton sur la presse, répriment le mouvement anarchiste, en créant notamment le délit "d’association de malfaiteurs". "Il y a une vraie répression qui s’abat", poursuit le spécialiste. La police procède dans toute la France à plus de 400 arrestations et condamnations d’anarchistes "A Paris comme en France, le mouvement va quasiment disparaître", analyse-t-il. Après, une nouvelle flambée.

Le 24 juin 1894, l’anarchiste Italien Caserio, assassine le président Sadi Carnot à Lyon en réplique aux " lois scélérates". Une troisième et dernière loi est votée. Elle interdit alors toute activité anarchiste sur le territoire national. "Le coup de grâce", conclut Vivien Bouhey. Restera notamment de cette époque une chanson : "La Complainte de Vaillant ou L'attentat de la chambre des députés". "Ecoutez l’histoire triste. Qui vient d’tout épouvanter. C’est la vie d’un anarchiste. Anarchiste. Pour s’venger des préjugés. Qu’il prête à la société".

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Qui était Auguste Vaillant (1861-1894)

Né dans les Ardennes, Vaillant connaît une enfance misérable. À l'âge de douze ans, il vit seul à Paris où il est condamné pour mendicité et vol. Successivement apprenti pâtissier, frappeur, cordonnier, laboureur, il est attiré par les doctrines socialistes et milite aux Indépendants de Montmartre. En 1890, il émigre en Argentine, mais il y échoue et rentre en France. La misère dans laquelle il se trouve avec sa famille le pousse alors à préparer l'attentat contre la Chambre des députés. Le 9 décembre 1893, il jette en pleine Assemblée une bombe ... on connait la suite.


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Source : Article partiellement ou en totalité issu de Wikimédia et de l'article de Romain Lescurieux, publié le 14/08/2017 dans "20 Minutes".

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mardi 5 novembre 2024

La conspiration des poudres !


5 novembre 1605 - Le Gunpowder's plot ou Bonfire Night.


Cet événement majeur s’est déroulé en Angleterre, le 5 novembre 1605. Il est, au départ, un attentat manqué contre le roi Jacques 1er d’Angleterre et le Parlement anglais par un groupe de catholiques provinciaux anglais conduits par Robert Catesby.

Conspiration des poudres (Angleterre, 1605)

Ça s'est passé il y a quatre cent dix-neuf ans.

Le 25 mars 1603, la reine d'Angleterre et d'Irlande, Élisabeth 1ere, alias the Virgin Queen, meurt sans enfant. Son trône revient alors au fils de sa cousine –qui n'est autre que Marie Stuart. Mettant fin à la dynastie Tudor, Jacques VI unit les couronnes d'Écosse et d'Angleterre et prend le nom de Jacques 1er, roi de Grande-Bretagne et d'Irlande.

Comme sa prédécesseure, l'Écossais est un monarque protestant. C'est en effet sous le règne d'Henri VIII, à partir de 1533, que l'Église d'Angleterre rompt avec Rome et le catholicisme. À peine soixante-dix ans plus tard, comme ailleurs en Europe, les tensions entre groupes religieux sont encore vives. En 1589, le roi de France Henri III est assassiné à Saint-Cloud.

En Angleterre, nombreux sont ceux qui échafaudèrent des plans visant à ce que Jacques 1er connaisse le même sort. Celui dont le grand public se souvient encore est connu sous le nom de Gunpowder Plot, la conspiration des Poudres de 1605. "Parce que c'était de loin le complot le plus audacieux," commente Jim Sharpe, professeur d'histoire à l'Université d'York et auteur de Remember, Remember the Fifth of November: Guy Fawkes and the Gunpowder Plot (non traduit). "Ils voulaient assassiner le roi en faisant sauter le parlement un jour où il s'y trouverait. C'est l'équivalent d'alors d'envoyer des avions dans les Twin Towers. Et, en plus, ils ont failli réussir."

À l'étranger, beaucoup connaissent le 5 novembre sous l'appellation de "Guy Fawkes Night", nom d'un vétéran de la guerre de Quatre-Vingts Ans souvent présenté comme le leader du commando. En réalité, les conspirateurs sont menés par Robert Catesby, un influent et charismatique catholique, qui s'est entouré de douze hommes. Ensemble, ils parviennent à placer de la poudre à canon sous le parlement, en vue de tout faire sauter..

"Sauf que le 26 octobre, William Parker, 5e baron Monteagle, un élu, reçoit une lettre anonyme le prévenant qu'il ne devait pas se rendre au parlement parce que quelque chose de dramatique allait s'y tramer. On ne saura jamais qui l'a envoyée. Ce que l'on sait, en revanche, c'est que Lord Monteagle communique tout de suite la missive au cabinet privé du roi, qui ordonne une fouille du périmètre. Il n'y avait aucune sécurité, à l'époque. Les immeubles autour de Westminster avaient des celliers et les conspirateurs avaient réussi à obtenir l'accès à celui qui se situait juste en-dessous du parlement, où ils avaient placé trente-six barils de poudre."

Le soir du 4 novembre, les forces de l'ordre fouillent la cave sans rien trouver. "Puis ils se sont souvenu d'un homme assez grincheux qui gardait un amoncellement conséquent de bois pour le feu. Ils y sont retournés et ont trouvé Guy Fawkes avec les 36 tonneaux de poudre à canon – assez pour réduire la Chambre des Lords à un tas de cendres." À minuit, Guy Fawkes, fut tout de suite arrêté. La plupart des conspirateurs fuirent Londres dès qu’ils comprirent que le complot avait été déjoué, mais beaucoup d’entre eux (y compris Robert Catesby) furent tués, tandis que les autres furent arrêtés. Ils sont tous jugés pour trahison, et condamnés à être pendus, traînés, puis écartelés. La tête de Robert Catesby est montée sur une pique devant le bâtiment qu'il a échoué à faire voler en éclats.

L'exécution des conjurés (gravure de Claes Jansz Visscher, date inconnue).

Dès le soir du 5 novembre 1605, la nouvelle de l'échec de la conspiration déclenche dans Londres des effusions de joie. Il était alors normal dans les fêtes en tous genres d'allumer des bûchers, et c'est donc le cas ce soir-là, dans le cadre de ce que l'on peut considérer comme la toute première Bonfire Night.

En janvier 1606, le Parlement vote une loi, l'"Observance of 5th November Act 1605", faisant de chaque anniversaire de la tentative d'attentat une journée de "reconnaissance" envers Dieu, qui aurait à lui seul empêché «la ruine totale de tout le Royaume».

En 1588, quand l'Espagne catholique avait lancé son Invincible Armada sur les côtes anglaises, "on aimait déjà dire qu'une intervention divine l'avait stoppée, reprend Sharpe. On raconta la même chose à propos de la conspiration des Poudres. Instaurer une messe dans toutes les paroisses du pays chaque 5 novembre permettait de rappeler que la conspiration avait échoué, tout en célébrant le fait que Dieu était du côté de l'Angleterre.»

Même si le texte de loi ne le prévoit pas, les célébrations religieuses s'accompagnent de célébrations civiques. "Avec parades, orchestres, distribution de vin et de bière au public,...

Le 5 novembre - L'anniversaire de la Conspiration des Poudres.

Aujourd'hui, le 5 novembre, en angleterre, est le Bonfire Night, une journée de célébration juste pour le plaisir de la célébration et ce n'est pas une mauvaise chose, avec pétards et feux d'artifices.



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Source : Article partiellement ou en totalité issu de Wikimédia.
Pour les curieux : J. A. Sharpe, Remember, Remember : A Cultural History of Guy Fawkes Day, Harvard University Press, 2008, 230 p.

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vendredi 2 août 2024

Mort d'Henri III


2 août 1589 - Le poignard de Jacques Clément.


Le 1er août 1589, tandis que l'armée royale assiège Paris, aux mains de la Sainte Ligue catholique et de ses alliés espagnols, un moine dominicain, Jacques Clément (22 ans), sollicite une audience auprès du roi Henri III (38 ans).

Assassinat d'Henri III par Jacques Clément (BnF)

Ça s'est passé il y a quatre cent trente-cinq ans.

Ce matin du 1er août, Henri III se réveille tranquillement dans son château de Saint-Cloud. Depuis quelques jours, un moine demande à le voir.

Ce moine, appelé Jacques Clément, natif du village de Sorbonne, près de Sens, était un jeune homme d’environ vingt-deux ans, sans lettres, vivant dans le libertinage et l’oisiveté, et toujours mêlé avec la canaille ; les déclamations furieuses des prédicateurs de la ligue exaltèrent l’imagination de cet esprit faible, et lui donnèrent l’idée du plus horrible projet : aller tuer le tyran accusé d’inversion sexuelle.

Aujourd’hui, Henri III consent à le rencontrer alors qu’il n’est pas encore habillé. C’est surtout qu’il ne veut pas que dans toute la ville, on s’écrie que "le roi ne veut pas recevoir des prêtres"…

Assis sur sa chaise percée, le roi tient la lettre, que venait de lui remettre le moine et qu'il disait écrite par le premier président Achille de Harlay. Soudain, alors que le roi remonte ses chausses, le moine sort un couteau de sa manche et frappe le bas-ventre du roi. Le roi, étourdi sur le coup, "Ah ! le méchant moine, il m'a tué", gémit-il. Puis retirant lui-même le couteau qui était resté dans la plaie le retourne contre Jacques Clément, le blessant au dessus de l’œil gauche. En même temps, les seigneurs qui étaient dans la chambre, se jettent sur le monstre qui levait les mains et les yeux vers le ciel, et le font expirer sous mille coups.

Les médecins du roi, après avoir observé la blessure, la juge bénigne et la pansent. Ils vont aussi lui faire un lavement. Par.. précaution ? En réalité, Henri III fait une hémorragie externe, car le péritoine a été sectionné, et une hémorragie interne, car ce même péritoine est en train de s’infecter.

Le roi est conscient, il écrit des courriers à sa femme pour lui annoncer que ce n’est rien de grave. Mais dans le doute, sur ce qui va être son lit de mort, Henri III convoque en urgence son cousin et héritier légitime, le roi Henri III de Navarre (36 ans). Il ordonne aux nobles de son entourage de lui prêter serment de fidélité. dans une dernière déclaration  :

"Je vous prie comme mes amis et vous ordonne comme votre roi, que vous reconnaissiez après ma mort mon frère que voilà, et que pour ma satisfaction et votre propre devoir, vous lui prêtiez le serment en ma présence".

Pendant toute l’après-midi, le roi se vide de son sang et la fièvre commence à le gagner. Il s’endort et meurt, le 2 août, vers 3 h du matin à l’âge de 38 ans.

Le jugement de Clément ne peut être que posthume, aussi, on décide de faire écarteler le cadavre par quatre chevaux, puis on le brûle, et enfin, ses cendres sont jetées dans la Seine. Mais s’il avait été vivant, ça aurait été la même chose.

On dit que le régicide a été commandité par le père Edme Bourgoing, qui lui conseilla de prier et de jeûner pour connaître la volonté de Dieu. On lui fit entendre pendant les nuits précédentes une voix qui semblait venir du ciel, et qui lui ordonnait de tuer le tyran. Le prieurl sera aussi écartelé aussi. La duchesse de Montpensier, sœur du duc de Guise, acheva de le déterminer, en l’assurant, que s’il échappait, le pape le ferait cardinal, et que s’il périssait, il serait canonisé . On dit même qu’elle en vint jusqu’à lui promettre tout ce qu’il y avait de plus capable de tenter un moine.

De leur côté, les conjurés catholiques, avec l'accord secret du pape, proclament l'avènement du vieux cardinal Charles de Bourbon (61 ans), oncle d'Henri IV, sous le nom de Charles X. La tentative reste sans lendemain, le vieux cardinal préférant reconnaître Henri IV. C'est à ce dernier que reviendra la gloire de mettre fin aux guerres de religion...


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Source : Article partiellement ou en totalité issu de Wikimédia.
Pour les curieux : Pierre Chevallier, "Henri III : roi shakespearien", Paris, éditions Fayard, 1985.

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lundi 24 juin 2024

L'assassinat de Sadi Carnot


24 juin 1894 - Le poignard de Caserio.


Le 24 juin 1894, à Lyon, le président de la République Sadi Carnot est poignardé mortellement par Caserio, un anarchiste italien. L'événement provoque un choc dans tout le pays.

La une du quotidien Le Petit Journal, où un illustrateur
a reconstitué l'assassinat du président Carnot.

Ça s'est passé il y a 130 ans.

Sadi Carnot a été poignardé en pleine rue, alors qu'il quittait un banquet organisé en son honneur par la Chambre de commerce au palais de la Bourse, place des Cordeliers, en marge de l'Exposition universelle, internationale et coloniale qui se déroulait au parc de la Tête d'Or à Lyon.

"Le banquet a fini à neuf heures dix. Le cortège s'était reformé pour se diriger vers le théâtre où avait lieu une représentation de gala. M. Carnot avait pris place dans la première voiture. Il était arrivé à moitié de la façade du palais du Commerce donnant sur la rue de la République [...] lorsqu'un individu s'est précipité sur son landau et en a gravi brusquement le marchepied [...].

Je jetai instinctivement les yeux du côté du cortège, j'aperçus M. Carnot, dont le visage était devenu livide, s'affaisser sur le dossier du landau. La foule se rua aussitôt sur l'individu qui s'était jeté sur le landau présidentiel et que le préfet, M. Rivaud, assis à côté de M. Carnot, avait d'un coup de poing envoyé rouler sur la chaussée. On criait : “Le président de la République vient d'être victime d'un attentat ! Il a été frappé d'un coup de poignard !” [...]

Ceux qui l'avaient arrêté menaçaient de l'écharper sur place. Les sergents de ville ont eu la plus grande peine à le tirer de leurs mains. Il n'a pas fallu moins de dix gardiens de la paix pour protéger le coupable contre l'exaspération de la population. "

La nouvelle cause un choc dans toute la France, déjà secouée par plusieurs attentats anarchistes. Le nom du meurtrier est bientôt connu : Sante Geronimo Caserio, un Italien âgé de 20 ans. Un cet anarchiste originaire de Lombardie, dont les activités politiques lui ont valu une condamnation puis l'exil hors d'Italie un an plus tôt. " Sante, quand il était enfant, était joli comme un amour, raconte son frère, interviewé. Mais il y a deux ans, il commença à fréquenter les anarchistes. Ce fut alors que son cerveau commença à s’exalter. Il lisait, sermonnait, on eût dit un avocat. "

Caserio, conduit à la prison Saint-Paul de Lyon, est interrogé le 26 juin par le juge d'instruction Benoist :
"— Voyons, Caserio, pourquoi avez-vous voulu tuer le président de la République ? Le connaissiez-vous ? Aviez-vous un grief particulier contre lui ?
— Non, répond Caserio. C’était un tyran, je l’ai tué pour cela.
— Vous êtes anarchiste ?
— Oui, je m’en vante ! [...]
— Comment avez-vous frappé M. Carnot ?
— Je me suis avancé, repoussant le cheval d’un cuirassier. J’avais mon poignard ouvert dans ma manche. Je n’ai eu qu’à lever la main. J’ai visé le bas-ventre et ai laissé retomber le bras en criant : “Vive l’anarchie !” La foule s’est jetée sur moi, m’a terrassé, roué de coups. Les agents m’ont emmené au poste.
— Vous persistez à dire que vous n’avez pas de complice ?
— Oui. Mais, à propos, le président est-il mort ?
M. Benoist ne répond pas. Caserio semble penser que sa victime a succombé et ne dissimule pas sa satisfaction. Il sourit et, levant la main, fait le simulacre de frapper.
"

Pendant les quatre jours suivant l'attentat, des émeutes anti-italiennes se produisent à Lyon. Les maisons, magasins et commerces de la communauté italienne sont incendiés et pillés et des immigrés italiens sont molestés.

"La foule se presse compacte sur le parcours que doit suivre la dépouille mortelle de M. Carnot. Elle reste morne et silencieuse pendant le passage du cortège. Mais à peine le convoi s’est-il éloigné, que la foule devient houleuse. Des cris de haine sont proférés de tous côtés. On entend surtout ceux de “Vengeance ! Vengeance ! Nous vengerons Carnot ! À la porte les étrangers !

"Dès ce moment, des bandes d’hommes, de femmes, d’enfants, se forment et se dirigent, drapeaux en tête, sur le pont de la Guillotière. En un instant, le cours Gambetta, les rues Montebello, Montesquieu sont envahis et la foule, de plus en plus furieuse, met à sac toutes les boutiques dont les propriétaires ont une désinence italienne."

Un policier et deux émeutiers (non italiens) périront dans ces émeutes. Caserio, l' assassin, est jugé les 2 et 3 août suivants, et condamné à la peine capitale. Il sera guillotiné à la prison Saint-Paul le 16 août. Ses derniers mots, sur l'échafaud, sont : "Courage, les amis ! Vive l'anarchie !".

Quant à Sadi Carnot, il recevra des funérailles nationales : il est inhumé au Panthéon le 1er juillet 1894.

Le cortège funèbre débouchant de l'avenue des Champs-Élysées
sur la place de la Concorde.

L'assassinat de Sadi Carnot conduira à l'adoption, le 28 juillet, de la troisième et dernière des "lois scélérates" visant à réprimer le mouvement anarchiste.


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Sources : Article partiellement ou en totalité issu de Wikimédia et l'article de Pierre Ancery publié le 16 février 2018 sur le site de la presse BnF Retronews - https://www.retronews.fr/justice/echo-de-presse/2018/02/16/lassassinat-de-sadi-carnot-lyon.
Pour les curieux : Patrick Harismendy, "Sadi Carnot, l'ingénieur de la République", Paris, Perrin, 1995

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vendredi 15 mars 2024

"Tu quoque, mi fili !"


15 mars 44 av. J.-C. -  L'assassinat de César.


Cerné par une mêlée confuse de conjurés fébriles, le dictateur succombe sous les coups de poignard. L'assassinat de César était censé rétablir la République. Il contribuera au contraire à instaurer l'Empire.

La mort de César, un meurtre fondateur.

Ça s'est passé il y a deux mille soixante-huit ans.

César a une soif de pouvoir sans limites. Ses nombreuses conquêtes militaires (guerre des Gaules, bataille de Pharsale, Thapsus en Afrique, etc.) et la prospérité de Rome lui valent la confiance du peuple et des sénateurs. En 48 av. J.-C., de consul de Rome il devient dictateur, fonction qui ne peut en principe être exercée que pendant les périodes de catastrophes nationales, puis dictateur à vie, en 44 av. J.-C. Son ambition démesurée inquiète les défenseurs de la République.

Le dictateur est trahi par des sénateurs. Le cerveau de l’opération est Caius Cassius Longinus qui va solliciter l’aide de Brutus. Tous deux étaient des anciens partisans de Pompée, l’adversaire de César pendant la guerre civile de 49 av. J.-C. Le troisième homme de l’opération est Decimus Brutus Albinus, lieutenant et ami proche de César. Autour d’eux, ils réunissent une soixantaine de conspirateurs.

Les comploteurs retiennent le scénario de l’assassinat en pleine séance du Sénat, le jour des festivités des ides de Mars. Car le temps presse. César doit partir en expédition trois jours plus tard contre les Parthes, dans la Perse antique. Et les conjurés veulent absolument empêcher une nouvelle guerre, surtout contre ce peuple de redoutables guerriers. Le 15 mars 44 av. J.-C., alors que la ville est en fête, les assassins attendent leur proie à l’entrée de la curie de Pompée, sur le Champ de Mars, où doit se dérouler la réunion.

César arrive vers 11 heures à la réunion. La mine pâle, il est transporté sur une litière. Le tyran a été malade dans la nuit. À son entrée, les sénateurs se lèvent en son honneur. L’un d’eux, Lucius Tillius Cimber, lui présente une supplique de la part de son frère en exil. César lui répond par un geste dédaigneux de la main. Le ton monte entre les deux hommes. Tillius saisit César par le col à deux mains. C’est le signal de l’attaque. Cassius tire son poignard et vise le cou du dictateur. Tous les hommes se mettent à frapper.

César reçoit 23 coups de couteau. Il pousse, dit-on, des hurlements de fauve. Dans le groupe de ses assassins, César voit Brutus, le fils de sa maîtresse Servilia, qu’il a vu grandir. L’historien Suétone rapporte que César lui aurait alors dit en grec : "Kai su teknon !" ("Toi aussi, mon petit !"). Traduit en latin par "Tu quoque mi fili !" (littéralement "Toi aussi, mon fils"), ces derniers mots alimenteront la fausse rumeur que Brutus était le fils de César.

Quelques semaines avant sa mort, l’haruspice Spurinna, un devin étrusque, avertit César de " prendre garde à un péril qui ne serait pas reculé au-delà des ides de Mars". Mais le tyran ne se doute pas qu’il s’agit de sa mort. L’historien Appien raconte que, la veille de l’assassinat, César dîne chez son maître de la cavalerie, Lépide, en compagnie de son ami Decimus Brutus Albinus (l’un des traîtres). Ivre, il lance comme sujet de conversation : "Quelle est pour l’homme la meilleure mort ? " Et d’argumenter qu’il préférerait une mort soudaine et inattendue…

À l’entrée de la curie, César décide de reporter la réunion. Comme le veut la coutume, avant un événement important, un prêtre examine les entrailles d’un animal sacrifié pour avoir l’assentiment des dieux. Ce jour-là, on tue trois bêtes et on n’y voit que des mauvais présages. Mais Decimus Brutus Albinus convainc César de maintenir la réunion. En chemin, le rhéteur Artémidore lui remet un billet, dans lequel il lui révèle le complot. "Lis ceci, César, seul et tout de suite, il s’agit d’affaires d’une extrême importance pour toi", insiste-t-il. César le tient encore dans sa main quand il est tué, sans avoir pu le lire.

À la sortie de la curie, la vue de ces hommes ensanglantés, un poignard à la main, sème la panique. On verrouille les portes des maisons, les volets claquent, les échoppes sont désertées. Brutus et les conjurés se réfugient au Capitole pour se mettre à l’abri.

Les conspirateurs avaient prévu de jeter le corps de César dans le Tibre, sans cérémonie. Mais Marc Antoine, qui se retrouve au pouvoir, insiste pour qu’aient lieu des funérailles publiques. Le 20 mars, on dresse le bûcher sur le Champ de Mars. La lecture du testament galvanise l’assistance : César lègue trois pièces d’or à chaque citoyen romain ! Dans un accès de frénésie, les vétérans jettent leurs armes dans le bûcher et les femmes leurs bijoux pour manifester leur douleur.

Les conjurés ne sont pas jugés. Mais peu de temps après les funérailles, Cassius et Brutus s’exilent par peur de la vindicte populaire.



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Source : Texte inspiré de l'article écrit par Julia Zimmerlich de l'équipe "Ça m'intéresse", le 27/09/2021.
Pour les curieux : Barry Strauss, La mort de César, Albin Michel, 2018, 334 p. Traduit de l'anglais par Clotilde Meyer.

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mardi 5 mars 2024

Attentat à la Bourse de Paris


5 mars 1886 - La bouteille d'acide prussique.


L’anarchiste Charles Gallo lance une bouteille d'acide prussique dans la Bourse de Paris le 5 mars 1886. Arrêté, il déclare avoir voulu "effrayer le bourgeois".

L'attentat à la Bourse de Paris, le 5 mars 1886

Ça s'est passé il y a cent trente-huit ans.

Il s’agit d’un acte de "propagande par le fait" caractéristique des méthodes utilisées par les anarchistes à la fin du XIXe siècle. La propagande par le fait proclame le "fait insurrectionnel" et encourage à passer d'une "période d’affirmation" à une " période d’action", de "révolte permanente". Les actions de propagande par le fait utilisent des moyens très divers, dans l'espoir de provoquer une prise de conscience populaire. Elles englobent les attentats, les actions de récupération et de reprise individuelle, les expéditions punitives, le sabotage, le boycott, voire certains actes de guérilla.

L’anarchiste Charles Gallo(*) fera usage de cette propagande par le fait dans un contexte où la république bourgeoise s’est désormais pleinement affirmée en France depuis sept ans.

Le dernier combat mené entre Républicains et Royalistes date en effet de 1879. En début d’année, le Sénat bascule dans la majorité républicaine. Mac Mahon, qui n’est plus qu’un président sans contrôle sur les parlementaires depuis la "crise du 16 mai 1877", en tire les conséquences en démissionnant de son mandat.

La question institutionnelle étant désormais tranchée depuis 1879, les bourgeoisies royaliste et républicaine se retrouvent sur l’essentiel : la recherche du profit. La Bourse de Paris en est le symbole.

Imaginé par Napoléon en 1808, la Bourse de Paris est finalement inaugurée par Charles X le 4 novembre 1826.

Haut lieu de la finance française, elle devient le porte-drapeau du capitalisme spéculatif honni par les mouvements d’extrême-gauche. L’attentat de Charles Gallo du 5 mars 1886 s’inscrit dans ce contexte.

Ce jour-là, A 14 h 30, Charles Gallo l’anarchiste français (maître adjoint dans une école, clerc d'huissier, avant de devenir anarchiste et d'être condamné pour fausse monnaie) pénètre dans la Bourse de Paris avec l’intention de commettre un attentat. Il lance tout d’abord une fiole remplie d’acide prussique (ou acide cyanhydrique), un poison très violent à base de cyanure. Mais le flacon n’explose pas, répandant juste une mauvaise odeur d’amandes. L’anarchiste tire alors 5 coups de revolver au hasard qui, heureusement, ne toucheront personne. L’attentat n’a fait aucune victime ! Aussitôt arrêté, Charles Gallo déclare avoir voulu "effrayer le bourgeois". Il est jugé le 26 juin suivant mais l'affaire est renvoyée au 15 juillet, à la suite de multiples incidents provoqués par l'accusé.

Finalement condamné à vingt ans de travaux forcés, pour son geste, il est de nouveau condamné, à la peine capitale, le 30 décembre 1887, pour s'être révolté contre un de ses geôliers. Sa peine sera finalement commuée en réclusion à perpétuité le 7 août 1888.

Le terrorisme anarchiste durera une dizaine d’année (1878-1888), pour s’éteindre de lui-même à la fin du XIXe siècle. La pertinence de la "propagande par le fait" est en effet contestée à l’intérieur même des mouvements anarchistes.


(*) Né le 7 février 1859 à Palais (Morbihan), mort le 23 septembre 1923 à l’infirmerie du camp Est de l’île Nou, au bagne de Nouvelle-Calédonie.


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Source : Article partiellement ou en totalité issu de Wikimédia.
Pour les curieux : Jean-Jacques Lehmann, "Histoire de la Bourse de Paris", éditions FeniXX, 1997.

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lundi 19 février 2024

L'Assassinat de Clemenceau


19 février 1919 - On a tiré sur Clemenceau


Georges Clemenceau quitte son domicile de la rue Benjamin Franklin pour gagner le ministère de la Guerre, lorsqu'un jeune anarchiste de 23 ans tire neuf balles sur sa voiture. L'une d'elles atteint le président du Conseil entre les poumons...

Clémenceau, chez lui, à sa table de travail

Ça s'est passé il y a 105 ans.

... non mortelle, elle ne sera jamais extraite. L'assassin, un ouvrier du nom d'Émile Cottin, est prestement condamné à mort le 14 mars 1919. Mais le même mois, avant que sa peine soit commuée, Raoul Villain, l'assassin de Jean Jaurès, est, lui, acquitté ! Ces deux jugements, l'un et l'autre excessifs, vont provoquer une rupture de l'Union sacrée qui avait uni la droite et la gauche pendant la Grande Guerre...

Trois mois après l'armistice qui a mis fin à la Première Guerre mondiale, Georges Clemenceau demeure aux commandes du pays comme président du Conseil (l'équivalent de Premier ministre) et ministre de la Guerre. Après avoir réprimé les tentations défaitistes, ressoudé le pays et assuré la victoire, il lui appartient maintenant de préparer la paix, en concertation avec les délégations étrangères et ses alliés, le Britannique Lloyd George, l'Italien Orlando et surtout l'Américain Wilson. C'est dire le poids des responsabilités qui pèse sur ses épaules.

Le "Tigre" ne change pas pour autant ses habitudes. À 77 ans, il reste fidèle à une hygiène de vie très stricte. Tous les matins, à 8h45, après une séance de gymnastique et un petit-déjeuner très léger, il quitte son appartement de quatre pièces du 8, rue Franklin, près du Trocadéro. À la porte de l'immeuble l'attendent son chauffeur et son garde du corps. Quelques agents de police font les cent pas car, n'est-ce pas ? on ne sait jamais.

Ce 19 février 1919, personne ne fait attention à un jeune homme pâle qui, lui-même, feint de détailler le contenu d'une boutique. Quand Clemenceau monte à l'arrière de sa limousine, il court derrière elle, sort un revolver et tire plusieurs coups. L'une des premières balles, par ricochet, blesse l'un des agents en faction. Le chauffeur accélère mais prend le tournant habituel, vers le ministère, ce qui permet au tireur de rattraper la voiture et de décharger son arme en direction de Clemenceau.

Les policiers et quelques badauds et voisins ont vite fait de se ruer vers l'assassin. Celui-ci jette son arme avant d'être roué de coups. Un peintre qui passait par là vient à son secours en croyant bien faire. Cela lui vaudra trois jours de poste...

En attendant, Clemenceau, qui avoue avoir mal, demande qu'on le ramène à son domicile. Il s'installe dans un fauteuil et les médecins diagnostiquent deux éraflures au bras, une à la main gauche et une balle entre les deux poumons. Ils vont rapidement renoncer à extraire celle-ci et feront confiance à la robuste constitution de Clemenceau pour que la balle finisse par s'enkyster. De fait, le "Tigre" l'emportera dans sa tombe dix ans plus tard.

Comme le devoir ne saurait attendre et que, de toute façon, il ne supporte pas l'inaction, Clemenceau va se remettre sur pied en une semaine, sans jamais cesser de recevoir à son domicile dossiers et visiteurs. Et comme il ne perd pas son humour pour si peu, il glisse à un visiteur : "Je ne savais pas que la chasse au tigre était ouverte à Paris !".

Les hommages affluent de toutes les capitales. Laïcard endurci, Clemenceau a même la surprise de recevoir un message du pape Benoît XV : "Il ne manquait plus que cela", marmonne-t-il. Mais il est par-dessus tout ému par les messages des anonymes qui transforment rapidement son appartement en serre fleurie ! Son rival de toujours, le président de la République Raymond Poincaré, s'irrite en privé de cette popularité : "S'il mourait, on en ferait un Dieu !".

De fait, l'attentat a pour effet paradoxal de porter à son zénith la popularité du président du Conseil. Il n'en est que mieux armé pour poursuivre les négociations de paix.

L'enquête de police confirme l'acte d'un tueur isolé. Après une instruction exceptionnellement rapide, le procès s'ouvre devant le Conseil de guerre, le 14 mars 1919, le jour même des vingt-trois ans de l'accusé, un certain Émile Cottin

Devant la cour comme devant les policiers qui l'ont interrogé, Émile Cottin fait pâle figure. Introverti, sans instruction, sans élocution, il déçoit aussi les journalistes et le public. "Quel petit homme pour un si grand crime !" écrit L'Homme libre, le journal de Clemenceau.

De fait, né dans un milieu modeste, à Creil, Émile Cottin devient ouvrier ébéniste. Quand survient la guerre, en 1914, il aspire à s'engager mais est réformé à son grand désespoir en raison d'une faiblesse cardiaque. L'année suivante, en trichant sur son état de santé, il arrive à se faire enfin mobiliser mais pour peu de temps. Renvoyé dans son foyer, il sert dans la défense civile, à Compiègne, non sans réel courage. À l'usine, en 1917, il lit avec passion les feuilles anarchistes.

L'idée de tuer Clemenceau, en qui il voit avant tout un ennemi de la classe ouvrière, lui vient à l'occasion des grèves de mai 1918. Lentement, il prépare son coup, tout en travaillant dans des usines aéronautiques de la région parisienne.

Le Troisième conseil de guerre, présidé par le colonel Hyvert, est saisi de l'instruction. Émile Cottin déclare : "Je tiens tous les gouvernements responsables de toutes les guerres ayant eu pour résultat le meurtre de millions d'individus". Son avocat Oscar Bloch en appelle au Clemenceau journaliste qui, au siècle précédent, prenait la défense des anarchistes, victimes de la curée médiatique, et s'opposait à la peine de mort : "Je refuse de déshonorer la société en lui offrant pour se défendre les mêmes armes que l'assassin", écrivait-il. La mère de l'accusé intervient par surprise, humble et en pleurs, en regrettant que l'on n'ait pas permis à son fils de s'engager et de mourir en héros !

Le verdict est prononcé le 14 mars 1919. Il est sans surprise. C'est la mort. La justice se veut impitoyable à l'égard du crime suprême, le crime de lèse-majesté. L'embarras dans l'opinion publique et la presse est palpable : que gagnera-t-on à exécuter un si petit personnage que Cottin ?

On a à peine le temps d'en débattre que voilà que s'ouvre dix jours plus tard, le 24 mars 1919, le procès de Raoul Villain, l'assassin du tribun socialiste Jean Jaurès, dont l'attentat est survenu cinq ans plus tôt (31 juillet 1914).

Par égard pour les convictions abolitionnistes de Jaurès, les avocats de sa veuve refusent de réclamer la mort et ils limitent leur défense à faire valoir la grandeur de la victime en oubliant le crime et le criminel. L'avocat de ce dernier, Alexandre Zévaes, en profite et établit le parallèle entre Émile Cottin et Raoul Villain en portant l'accent sur l'enjeu idéologique : "Entre Villain et Cottin, qu'y a-t-il ? Il y a la patrie, la patrie méconnue, niée par l'un, exaltée par l'autre jusqu'à la passion, jusqu'à l'égarement, jusqu'au geste meurtrier !".
Les jurés, ne voulant en aucune façon désavouer le sacrifice d'un million et demi de soldats, vont donc acquitter l'assassin qui a cru agir pour la défense de la patrie. Villain est acquitté et la veuve de Jaurès condamnée à payer les frais de justice !

C'en est trop pour la gauche et les modérés. Pour la première fois depuis le début de la guerre, on voit ressortir le drapeau rouge et monter le chant de L'Internationale.

Finalement la peine d'Émile Cottin est commuée en 10 ans de travaux forcés par le Président Raymond Poincaré.

En mai 1924, la victoire du Cartel des gauches aux élections législatives va conduire à la panthéonisation de Jean Jaurès mais aussi à la liberté d'Émile Cottin, érigé en martyr de la gauche ! Ce dernier va immédiatement retomber dans l'oubli et vivoter jusqu'en 1936, date à laquelle il rejoindra les milices anarchistes engagées dans la guerre d'Espagne. Il se fait alors tuer sur le front de Saragosse le 8 octobre 1936.


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Source : Article partiellement ou en totalité issu de Wikimédia. Pour les curieux : de Jean-Yves Le Naour - L'Assassinat de Clemenceau (Perrin, février 2019, 168 p

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samedi 18 février 2023

Assassinat du "Balafré"


18 février 1563 – Assassinat de François de Guise


Alors qu’il assiège la ville d’Orléans, le duc de Guise, dit "le Balafré", est assassiné par un protestant répondant au nom de Jean de Poltrot de Méré.

François de Lorraine, duc de Guise (1519-1563)

C'était il y a 460 ans.

Lieutenant général du royaume, le duc François de Guise, dit le Balafré, a repris Calais aux Anglais cinq ans plus tôt, ce qui l'a rendu immensément populaire auprès des catholiques français.

Alors que débutent les guerres de religion, un gentilhomme protestant de l'Angoumois, Jean de Poltrot de Méré (26 ans), décide pour cette raison de le tuer. Il lui tend une embuscade et le tue d'un coup d'arquebuse le 18 février 1563 dans les environs d'Orléans, alors que les troupes du duc font le siège de la ville.

Capturé, le tueur déclare sous la torture avoir agi sur ordre des chefs protestants, dont l'amiral de Coligny et le théologien Théodore de Bèze. Il est écartelé un mois plus tard, le 18 mars 1563, en place de Grève, à Paris.

Cet attentat est le premier d'une longue série, jusqu'à la mort d'Henri IV. Il illustre la faveur dont jouit à cette époque le "tyrannicide", présenté comme légitime par des penseurs catholiques espagnols. Poltrot de Méré en avait lui-même eu connaissance lors d'un séjour en Espagne.


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jeudi 5 janvier 2023

L'attentat de Damiens

 

5 janvier 1757 – Le roi est poignardé

Depuis Ravaillac, en 1610, aucun individu n’avait osé attenter à la personne sacrée du Roi. En 1757, alors que Louis XV sort du Château, un homme se précipite et lui porte un coup au flanc. Il s’appelle Robert-François Damiens.

L'attaque de Damiens alors que Louis XV
monte dans son carrosse
En ce 5 janvier 1757, alors que la cour est au Grand Trianon, plus facile à chauffer que Versailles, Louis XV rend visite à sa fille Victoire, alitée au Château de Versailles. Un carrosse attend le roi Louis XV dans le passage couvert qui va de la cour royale au parterre nord.

Vers 18h00, le souverain descend son escalier intérieur et traverse la salle des gardes du corps. Il est accompagné du Dauphin, du capitaine des Gardes du roi, des Grand et Petit écuyers et du colonel des Gardes suisses. Il fait nuit. Au sortir de la pièce, éclairée par des torches, alors qu’il s’apprête à monter dans son carrosse, le roi est assailli par un individu, qui ayant fendu la haie des gardes, le frappe violemment. L’agresseur est rapidement maîtrisé et remis au capitaine des gardes. C’est alors que Louis XV crie "Qu'on l'arrête et qu'on ne le tue pas !".

Portant la main au côté droit, le roi pense qu’on lui a donné un coup de coude ou de poing, selon les sources. Mais sa main est ensanglantée. Le un canif à lame de 8 cm a pénétré entre la 4e et 5e côte. Le premier chirurgien, La Martinière, sonde la blessure mais celle-ci se révèle heureusement superficielle. Les nombreuses couches de vêtement, nécessaires à cause de l'hiver, ont amorti la plus grande force du coup, et aucun organe vital n’est touché.

On transporte Louis XV dans sa chambre. Il saigne abondamment. Choqué, il finit par s’évanouir. Revenu à lui, il croit qu’il va mourir. Il réclame un prêtre, confie le royaume au Dauphin et demande pardon à la reine des peines qu’il lui a infligées.

Portrait (supposé) de Robert-François Damiens
Le coupable est un domestique originaire d'Arras. Robert-François Damiens a 42 ans et a servi plusieurs conseillers au Parlement, très critiques envers le roi et la marquise de Pompadour. Ces critiques régulières sont montées à la tête de Damiens, au caractère influençable et exalté.

Arrêté, celui-ci est soumis au supplice. On veut savoir s’il a des complices. Il ne dit rien. Il dénonce quelques parlementaires comme complices, puis se rétracte. Il dit seulement : "Si je n’étais jamais entré dans les salles du palais, et que je n’eusse servi que des gens d’épée, je ne serais pas ici.".

Le Parlement, ne voulant pas être mis en cause, exige un procès, et Louis XV, qui avait accordé son pardon au laquais, accepte finalement qu’il soit jugé. Transporté à la Conciergerie, comme Ravaillac, son procès a lieu du 12 février au 26 mars. Lors de son procès il justifie ainsi son geste : "Je n’ai pas eu l’intention de tuer le roi, je l’aurais tué si j’avais voulu. Je ne l’ai fait que pour que Dieu pût toucher le roi et le porter à remettre toutes choses en place et la tranquillité dans ses États ". 

Une fois la sentence prononcée, lors du procès, Damiens aurait eu cette phrase laconique, restée célèbre "la journée sera rude".

Gravure du supplice de Damiens,
le 28 mars 1757 en place de Grève
Damiens s’est rendu coupable du crime suprême : celui de "parricide commis sur la personne du roi" et donc de lèse-majesté, il est condamné au châtiment des régicides. Le 28 Mars, il est conduit, nu, à la Place de Grève, puis, sur un échafaud, il est tenaillé aux mamelles, bras, jambes, sa main droite tenant le couteau parricide, brûlée au feu de soufre. Sur les endroits où il est tenaillé, on jette du plomb fondu, de l'huile bouillante, de la poix résine brûlante. Ensuite, c’est l’écartèlement, son corps tiré et démembré par quatre chevaux… puis c’est le bucher, son corps est brûlé et les cendres jetées dans la Seine.

Depuis le début, le roi sait qu’il s’agit d’un acte isolé. Quoique remis de sa blessure au bout de huit jours, il est toujours commotionné. L’attentat a laissé des séquelles. Devant l’émoi général, Louis XV entend changer d’attitude. Il veut regagner la confiance de ses sujets, renoncer à ses maîtresses et préparer le Dauphin à sa succession. Sages décisions... qui ne dureront qu’un temps : Mme de Pompadour, un temps inquiétée, reprend bien vite sa place et règnera sur l’esprit du roi jusqu’à sa mort en 1764. Louis XV lui survit dix ans, aussi mal aimé qu’il fut le "Bien-Aimé"… 

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Qui était Robert-François Damiens ? 

Robert-François Damiens est né le 9 janvier 1715 rue d’Allongeville (actuelle rue du Calvaire) à La Thieuloye (Pas-de-Calais), qui était alors un hameau de Monchy-Breton. Son père Pierre-Joseph Damiens, simple ménager, épouse Marie-Catherine Guillemant en 1710. 

À cette époque, l’Artois est traversé par les guerres, la famine et une épidémie de peste qui fait des ravages. Sa famille est pauvre et Voltaire décrira Damiens comme "un gueux du pays de l’Atrébatie"*. 

Robert-François est le troisième des dix enfants du couple. Sa mère meurt en couches en 1729 laissant six enfants vivants. 

Robert-François est placé chez un grand-oncle maternel cabaretier et marchand de grain à Béthune. Là, il apprend à lire et à écrire. 

À seize ans, il est placé en apprentissage comme garçon de cuisine à l’abbaye Saint-Vaast. Plus tard, il entre comme valet de réfectoire au collège jésuite Louis-le-Grand à Paris. 

C’est dans cette ville qu’il épouse en 1739 Élisabeth Molerienne, domestique elle aussi. Ensemble ils ont deux enfants, dont un fils qui meurt en bas âge. 

Damiens multiplie alors les emplois de domestique et côtoie les milieux privilégiés et les magistrats parisiens. Valet chez certains conseillers du Parlement de Paris, il entend récriminations et critiques parfois virulentes contre le roi. 

En 1756, sous le pseudonyme de Flamand, il commet un vol chez l’un de ses maîtres. Le vol domestique est alors passible de la peine de mort par pendaison. 

Damiens fuit en Artois où il retrouve sa famille qui vit dans le dénuement. La situation en Artois au cours de cet hiver 1756-1757 est difficile. Le prix du blé s’est envolé et le peuple est misérable. 

Il revient à Paris en janvier 1757 et conçoit le dessein de "toucher" le roi, pour attirer son attention et lui faire entendre la voix du peuple méprisé. 

Le 5 janvier, Louis XV se rend à Versailles : Damiens se fraye un chemin jusqu’au roi qui rejoint son carrosse, … 


Sources : Château de Versailles, Archives du Pas-de-Calais

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* Atrébatie : ancienne communauté de communes française, située dans le département du Pas-de-Calais et de la région Nord-Pas-de-Calais, arrondissement d’Arras, devenue communauté de communes des Campagnes de l’Artois depuis le 1er janvier 2017. 

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vendredi 30 décembre 2022

Assassinat du "starets"*

 

29-30 décembre 1916 - Meurtre au Palais Ioussoupov, à Petrograd


Selon le calendrier grégorien, c'est dans la nuit du 29 au 30 décembre 1916, à Petrograd (Saint-Pétersbourg) que meurt Gregori Iefimovitch (44 ans), plus connu sous le nom de Raspoutine ("le débauché" en russe).

Il a été guérisseur, bête de sexe, gourou, conseiller occulte. Puis il a été assassiné.
Grégori Iefimovitch dit Raspoutine vers 1916.
" ...Cela se passe le vendredi 29 décembre (16 décembre dans le calendrier russe) 1916, vers dix heures du soir, dans le joli petit hôtel du prince Youssoupov. Cinq hommes et une femme sont réunis dans le salon du premier étage. Il y a là le maître de la maison, prince Youssoupov, le grand-duc Dimitri Pavlovitch, le député d'extrême droite Pourichkevitch, le frère du chevalier-garde Sergueï Soukhotine et la célèbre danseuse C…, maîtresse de l'un de ces personnages, arrivée le matin même de Moscou.

- Crois-tu qu'Il viendra? demande le grand-duc Dimitri au prince Youssoupov. 
- J'en suis à peu près certain. J'ai promis à l'infâme de lui faire passer une nuit d'orgie incomparable; il n'est pas homme à résister à cela. 
- Tant, mieux! s'exclame le député Pourichkevitch. Pour l'honneur de notre Tsar et pour l'avenir de notre sainte Russie, il faut que ce misérable disparaisse. 
- Si nous n'y mettions bon ordre, il nous jetterait bientôt dans les bras de l'Allemagne ou nous ferait tous exiler, l'Impératrice ne voit que par ses yeux, et le petit père le Tsar a si peu de volonté… 

L'hôtel du prince Youssoupov, entouré d'un grand jardin, s'étend de la Moskaïa à l'Offitzerskaïa. C'est dans la Moskaïa que donne l'entrée principale, mais il y a, sur l'Offitzerskaïa, un portail de sortie, plus particulièrement réservé aux visites secrètes et aux domestiques à côté d'un petit pavillon où la famille Youssoupov fait vendre le vin célèbre de ses grands vignobles de Crimée. C'est par ce dernier chemin que Raspoutine doit arriver. Il a insisté en effet pour que sa visite à Youssoupov passât inaperçue. Il se sait surveillé, en butte à toutes les critiques, héros des histoires les plus scandaleuses, et il ne veut pas prêter une fois de plus le flanc à la malignité de ses ennemis.
Le Prince Youssoupov et son épouse en 1921.
Onze heures du soir. Raspoutine est en retard. Les conjurés s'inquiètent. Dans le salon où ils se trouvent, l'obscurité est complète. Il ne faut pas, en effet, que le moine ait le moindre soupçon. S'il apercevait de la lumière à travers les rideaux des grandes fenêtres du premier, il se refuserait certainement à pénétrer dans l'hôtel, car c'est Youssoupov seul "et une dame qui ne doit arriver qu'à minuit" que Raspoutine doit venir voir dans le plus profond mystère. 

Onze heures vingt! Devant la porte de l'Offitzerskaïa, une automobile s'est arrêtée. Un homme en descend, vêtu d'une grande pelisse de renard bleu. Il sonne. Précipitamment, le prince Youssoupov descend ouvrir, car tout le domestique a reçu congé ce soir. 

- Entre et n'aie pas peur. Nous sommes seuls… 

Dans le vestibule, de l'hôtel, Raspoutine quitte ses galoches. (Il faut noter que nous sommes en plein mois de décembre et qu'une neige épaisse couvre le sol). 

- Où me conduis-tu? demande-t-il à son hôte. 
- Nous irons dans la salle à manger. C'est encore là où nous aurons le plus de chance d'être tranquille, répond le prince Youssoupov. Et puis, j'ai fait préparer quelques bonnes bouteilles de chez nous qui nous aideront à attendre la princesse. 

Pour accéder à la salle à manger qui se trouve au rez-de-chaussée, il faut descendre trois marches. Sur la table, deux bouteilles de vin rouge. L'une, décantée, renferme une forte dose de cyanure de potassium; la même aimable composition est entrée dans la confection des gâteaux secs, dorés et appétissants, que contient un plat d'argent. Le poison semble infaillible: il a été essayé, en effet, il y a deux heures à peine, sur le magnifique chien-loup de Pourichkevitch; la pauvre bête est tombée foudroyée et son cadavre est encore dans le jardin au pied d'un arbre. 

- Veux tu boire, beau moine? invite le prince Youssoupov dans un sourire, en tendant la bouteille décantée. 

Raspoutine a une courte hésitation, puis, négligemment:

- Non merci, répond-il, je n'ai vraiment pas soif. 

Les deux hommes se mettent à parler spiritisme, car c'est la marotte de Raspoutine que de se faire passer pour un homme surnaturel qui entretient avec les esprits commerce quotidien. Cependant, à force de converser, c'est Youssoupov qui commence à avoir soif. Il se saisit de l'une des bouteilles, l'inoffensive s'entend, se verse une rasade et, d'un trait, vide son verre. 

- Donne m'en tout de même un peu! dit alors Raspoutine. 

La conversation reprend. Le moine, qui a pris goût au vin, ne tarde pas à finir la bouteille. Entre temps, distraitement, il a goûté aux gâteaux secs et, les trouvant sans doute excellents, fait largement honneur à la pâtisserie Youssoupov. Mais il faut boire, avec les gâteaux secs. Dans le feu de l'entretien, Raspoutine oublie toute prudence et c'est lui-même qui, d'un geste décidé, prend la bouteille empoisonnée et se sert. 
Raspoutine continue à manger sans que le cyanure paraisse l'incommoder le-moins du monde! 

En face de lui, son hôte, pâle, haletant, le regarde. Pour celui qui a accumulé tant d'infamies, tant de crimes, l'heure de l'expiation a-t-elle enfin sonné?... Mais non! Raspoutine continue à manger sans que le cyanure paraisse l'incommoder le-moins du monde! Alors, Youssoupov est pris d'une violente terreur. Le mysticisme qui sommeille dans toute âme slave prend corps peu à peu. N'est-il pas vraiment surnaturel, celui qui peut impunément absorber le plus redoutable des poisons? Est-ce que Dieu, vraiment, te protégerait? Et, sur un prétexte quelconque, le prince laisse son hôte un instant et, quatre à quatre, monte l'escalier qui conduit au salon. 

- Il ne veut pas mourir! chuchote-t-il, angoissé. 
- Tu plaisantes, raille un des conjurés. Prends ce revolver et sache t'en servir; tu verras si Raspoutine se moque du plomb aussi impunément que du cyanure! 

Youssoupov a repris courage. Il saisit le revolver de la main gauche, le dissimule derrière son dos, redescend, ouvre de la main droite la porte de la salle à manger et aperçoit, le moine qui, très agité, le visage couvert de transpiration, va et vient dans la pièce en poussant des grognements sinistres et en émettant des hoquets formidables. 

- Qu'as-tu donc? 
- Je me sens très mal, répond Raspoutine, le sourcil froncé. Ton vin est agréable à boire, mais il punit ma gourmandise. 
- Ne t'inquiète pas. C'est un malaise passager. N'y pense plus et viens plutôt regarder ce magnifique objet d'art, qui te plaira. 

Ce disant, de sa main droite restée libre, Youssoupov montre, un admirable christ d'ivoire sur une console. Raspoutine s'approche. Le rustre affecte de s'y connaître en belles choses. Il a chez lui de splendides icones, dons de grandes dames, ses amies. Les deux hommes, côte à côte, examinent le chef-d'œuvre. Cependant, le prince, tout en se penchant, a pu faire passer son revolver de la main gauche dans la main droite, puis, sans attirer l'attention de Raspoutine, dirige l'arme en plein contre le cœur du "corrompu". Il tire deux fois. Raspoutine s'abat comme une masse. Le meurtrier le tâte, constate qu'il ne porte sur lui aucune arme et court retrouver ses amis. 

- Cette fois, il est bien mort 

On le félicite, on se félicite. Le grand-duc Dimitri offre d'aller chez lui - il habite tout près de là- chercher son automobile. Elle emportera le cadavre vers la Neva, où les conjurés sont convenus de le précipiter.
Dimitri Pavlovich vers 1910.
Dimitri est parti. Sur le palier du premier étage, Youssoupov, Pourichkevitch, le frère du chevalier-garde Sergueï Soukhotine et la danseuse G… se réjouissent sans remords, fiers de cette libération qui va régénérer la Russie, lorsque, brusquement, un pas lourd retentit au rez-de-chaussée. 

- On marche en bas! s'écrie Pourichkevitch. 

Un spectacle horrible s'offre à ses yeux: couvert de sang, d'une pâleur cadavérique, le moine a gravi les trois marches.
 
Il se penche sur la rampe. Là, dans le vestibule du rez-de-chaussée, un spectacle horrible s'offre à ses yeux: couvert de sang, d'une pâleur cadavérique, le moine a gravi les trois marches, enfonce péniblement les pieds dans ses galoches, s'agrippe à la porte d'entrée, réussit à l'ouvrir et sort dans le jardin.

Pourichkevitch a gardé tout son sang-froid. Tirant son revolver, il se lance à la poursuite de la victime récalcitrante, cependant que Youssoupov décroche à une panoplie une formidable massue. 
Raspoutine se hâte, autant que ses forces le lui permettent, vers le portail qui donne sur l'Offitzerskaïa. Des gouttes de sang, sur la neige du jardin, marquent son passage. Il va atteindre la grille, il l'atteint. À ce moment, trois balles du revolver de Pourichkevitch l'étendent à nouveau sur le sol, et la massue de Youssoupov lui martèle horriblement le crâne. Le front se tuméfie; un œil a sauté de l'orbite. Cette fois, c'est bien la fin.
Vladimir Pourchkevich vers 1920.
Mais des policiers - le moine ne les avait-il pas lui-même prévenus et invités à demeurer proches? - ont entendu les derniers coups de feu. Ils se présentent à la grille, exigent qu'on leur ouvre. Ils aperçoivent le cadavre, et reculent, épouvantés, en reconnaissant Raspoutine.

- Cet homme a été tué par moi, leur déclare Pourichkevitch, d'une voix calme. Ce n'est pas un crime que j'ai commis, c'est un châtiment que j'ai infligé à un ennemi de la patrie. Voici ma carte, je suis membre de la Douma.

Les policiers se retirent précipitamment, soit qu'ils aient hâte d'aller faire leur rapport à leurs supérieurs, soit que la qualité des meurtriers leur inspire une certaine prudence, soit aussi que les affole l'identité de la victime.

Cinq minutes s'écoulent. Le grand-duc Dimitri Pavlovitch revient. Son automobile est conduite par le docteur Stanislas Stanislawovitch Lazovert ami personnel de Pourichkevitch, qu'il a trouvé précisément chez lui et qui a accepté avec joie sa place dans la conjuration.

Le grand-duc a amené également une de ses ordonnances, le soldat Ivan F… , qui lui est aveuglément dévoué.

On hisse le cadavre dans la voiture où tout le monde prend place. Il est deux heures du matin. Les passants vont croire à quelque promenade de joyeux noctambules. À toute allure, le chauffeur-médecin se dirige vers le pont Potrowsky. Là, entre la deuxième et la troisième arche, on s'arrête. Le corps de Raspoutine est tiré de la voiture par le docteur Stanislas Lazovert. et le soldat Ivan F… l'un le tenant par les jambes et l'autre par les épaules. D'un effort, les deux hommes soulèvent Raspoutine, l'appuient contre la balustrade, mais, ô surprise, le moine a encore un dernier sursaut de vie et sa main droite, désespérément, s'accroche à l'épaulette du soldat et trouve assez de vigueur pour la lui arracher. Une dernière poussée. Le corps projeté va s'écraser contre un pilier puis, rebondissant, tombe sur un glaçon de la Neva, hésite, se débat encore, bascule enfin sombre dans les flots.

Justice est faite! ..."

Extrait d’un article paru dans Le Figaro du 8 août 1917. Par Charles Omessa. 

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Le cadavre est retrouvé le 30 décembre 1916 au petit matin. Gelé et recouvert d’une épaisse couche de glace entourant le manteau de castor, le cadavre est remonté à la surface de la Neva au niveau du pont Petrovsky.
 
Raspoutine est inhumé le 3 janvier 1917 (22 décembre du calendrier russe) dans une chapelle en construction, près du palais de Tsarskoïe Selo.

Au soir du 22 mars, sur ordre du nouveau Gouvernement révolutionnaire, on exhume et brûle le corps de Raspoutine, et on disperse ses cendres dans les forêts environnantes. Mais, selon la légende, seul le cercueil se serait consumé et le corps de Raspoutine serait demeuré intact malgré les flammes. 

Tous ces mythes autour du starets expliquent que plusieurs personnes vinrent par la suite récolter de l'eau dans laquelle Raspoutine avait été trouvé mort : elles espéraient ainsi recueillir un peu de son pouvoir mystérieux.

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* Définition donné par Dostoïevski dans "Les Frères Karamazov" : le starets, c'est celui qui absorbe votre âme et votre volonté dans les siennes. Ayant choisi un starets, vous abdiquez votre volonté et vous la lui remettez en toute obéissance, avec une entière résignation.
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jeudi 29 décembre 2022

Meurtre à la Cathédrale...

 

29 décembre 1170 - L'archevêque de Cantorbéry est assassiné


Le 29 décembre 1170, l'archevêque Thomas Becket (né le 21 décembre 1118 ou 1120?) est assassiné pendant qu'il célèbre la messe dans sa cathédrale de Cantorbéry*. Il s'était attiré la vindicte du roi Henri II Plantagenêt par son refus d'accepter les Constitutions de Clarendon, qui plaçaient l'Église d'Angleterre sous la tutelle du trône.
Représentation du XIXe siècle de Saint Thomas Becket
montrant une épée lui transperçant la tête.
Né à Londres d'une famille d'origine normande, Thomas Becket étudie à Paris. Rentré en Angleterre, il devient clerc à Cantorbéry, jouissant de la confiance du vieil archevêque. Il se rend pour affaires à Rome et va étudier le droit à Bologne et à Auxerre.

En 1154, il devient archidiacre et chancelier du royaume par la faveur du jeune roi Henri II. Il se montre bon administrateur et, bien que clerc, homme de guerre.

En 1159, il combat vaillamment devant Toulouse et en Normandie. Après un an de vacance du siège, Thomas est élu, en mai 1162, archevêque de Cantorbéry. Il est ordonné prêtre le 2 juin, évêque le lendemain. Sans abandonner ses goûts de faste, il se pose en défenseur des droits de l'Église contre le roi, étonné des réactions de son ancien familier.

Les relations se gâtent à tel point que le roi fait condamner l'archevêque par une assemblée tenue à Northampton en octobre 1162.

Thomas Becket a le courage de comparaître pour récuser la sentence. Il s'enfuit clandestinement en France, se fixe à l'abbaye cistercienne de Pontigny, puis, quand le roi d'Angleterre menace de se venger sur les cisterciens de ses États, à Sens.

Dans son exil, Thomas Becket mène une vie austère, mais n'abdique aucun de ses droits, qu'il défend en lançant des excommunications contre les évêques et les clercs qui ne le soutiennent pas avec assez de vigueur. Les efforts du pape pour apaiser le conflit restent vains.

Au début de décembre 1170, Thomas Becket rentre en Angleterre pour agir directement. Selon la tradition, une phrase du roi exaspéré aurait été prononcée: "N'y aura-t-il personne pour me débarrasser de ce prêtre turbulent ?" fut interprétée comme ordre par quatre chevaliers anglo-normands : Reginald Fitzurse, Hugues de Morville, Guillaume de Tracy et Richard le Breton. Ces quatre chevaliers projetèrent donc immédiatement le meurtre de l'archevêque, et le perpétrèrent près de l'autel.
Enluminure du XIIIe siècle
représentant le meurtre de Thomas Becket.
Au soir du 29 décembre 1170, ils se présentent au palais épiscopal. Les clercs et les moines conduisent l'archevêque dans la cathédrale.  Les chevaliers l'y poursuivent et veulent l'entraîner au dehors. Très fort, Thomas Becket les repousse. Ils sortent leurs épées et, au troisième coup, l'archevêque tombe devant l'autel de Notre-Dame.

Acclamé comme un martyr et canonisé le 21 février 1173, dès lors le culte du nouveau saint thaumaturge se propagea rapidement dans toute l'Europe chrétienne ; de nombreux sanctuaires lui furent dédiés et les pèlerins affluèrent vers son tombeau. Les moines du prieuré de Christ Church, qui étaient chargés des services de la cathédrale, distribuèrent largement des reliques du saint, ce qui leur permit en 1220, grâce aux offrandes des pèlerins, de transférer les restes du martyr dans une somptueuse châsse d'orfèvrerie.
Chasse conservée au Victoria and Albert
Museum de Londres.
Au début du XVIe siècle le roi Henri VIII détruit les reliques de saint Thomas Becket présentes au sein de la cathédrale de Cantorbéry2. Elles étaient placées dans des châsses réalisées à cette intention à Limoges, centre de production d'objets en émail champlevé.

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* Cantorbéry en français, Canterbury en anglais
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